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9 octobre 2013 3 09 /10 /octobre /2013 19:34

Une des vérités fausses qu’on trouve dans la fiction et à laquelle on ne peut pas s’empêcher de croire, c’est que l’histoire ne se finit jamais mal sans qu’il y ait de bonnes raison à cela.

Il arrive que le protagoniste perde, dans la fiction, mais ce n’est jamais du au hasard. Et pour cause, le hasard n’existe pas, dans la fiction. Tout ce qui arrive dans une fiction a été mis là délibérément par l’auteur, dans le but de provoquer une réaction émotionnelle et/ou une réflexion chez le lecteur. Du coup, si le protagoniste n’atteint pas ses objectifs, c’est en général à cause d’une insuffisance qui vient de lui, ou du moins qu’il peut résoudre, et l’enjeu de l’histoire va être pour lui de découvrir quelle est cette insuffisance et ce qu’il doit faire pour la résoudre. Ce faisant, il tire une leçon de vie, et le lecteur avec lui. Si l’échec est la conclusion de l’histoire, le lecteur doit recevoir assez d’éléments pour pouvoir déterminer quelle a été la cause de l’échec, et de quelle insuffisance le protagoniste s’est rendu coupable, et en tirer profit pour sa vraie vie. Bon, il y a sûrement des fictions qui cherchent juste la tragédie et l’absurde, et mettent en scène un échec parfaitement gratuit, mais même dans ce cas, il y a un but, derrière, celui de mettre en scène la tragédie et l’absurde. Rien n’est jamais gratuit, dans la fiction.

Cette absence de gratuité est confortable, si confortable qu’on est tenté d’oublier qu’elle n’appartient qu’à la fiction, que sa condition pour être est d’avoir été dictée par un auteur qui savait où il voulait aller, comment et pourquoi. Par conséquent, on est tenté, dans la vrai vie, de considérer que quelqu’un a fait preuve d’insuffisance s’il a raté quelque chose, et d’analyser son échec non pas pour en identifier les mécanismes et déterminer en toute objectivité ce qui l’a causé, s’il aurait pu être évitable et si on peut empêcher la situation de se reproduire ultérieurement, mais pour trouver ce que la personne au centre de la situation aurait du faire pour empêcher une situation nécessairement évitable, puisqu’aucun échec n’arrive jamais par hasard. En conséquence, on pose sur le problème un regard faussé, et à force de chercher une part de responsabilité à mettre sur le dos de celui qui a subi de problème, on réussit bien à un inventer une, et à l’en convaincre. En plus de son échec, le malheureux se retrouve donc enfermé dans un rôle d’insuffisant et va gaspiller son énergie à essayer de combler cette insuffisance qu’on lui a inventé plutôt que de poursuivre sa vie et dépasser son échec. Ceux qui ont échoué dans leur vie ont souvent la douleur de voir leur échec renforcé par un entourage qui s’empresse d’analyser ce qui, dans leur façon d’agir, a entraîné l’échec. Je n’ai vu quasiment personne dire à un ami qui vient d’échouer « Mon pauvre, ce n’est vraiment pas de chance, mais tu n’as aucune responsabilité. Tu as vraiment fait tout comme il fallait. Si ça n’a pas marché, ce n’est vraiment pas ta faute. » Personne n’arrive à croire qu’on puisse rater par malchance. Ce serait trop angoissant de croire que ce n’est pas parce qu’on donne le maximum que les choses vont fatalement réussir. Pourtant, il arrive qu’on donne le maximum et que les choses ne réussissent pas. Il arrive que les efforts d’une seule personne ne suffisent pas à arriver à un état de fait.

Or, cet échec peut être le fruit du hasard. Dans la vraie vie, il n’y a pas d’auteur qui a réfléchi à la manière dont les événements devraient arriver pour qu’on puisse arriver à la conclusion recherchée. Les événements arrivent, tout simplement.

La réalisation d’un objectif dépend, bien sûr, en partie, des efforts que celui qui a l’objectif a déployé pour le réaliser, et de la manière dont il s’y est pris. Mais seulement en partie. Il y a tout un tas d’éléments extérieurs sur lesquels le détenteur du projet n’a pas de prise. Parfois, on ne peut pas les anticiper toutes, les éviter toutes, et le projet échoue, non pas parce que le détenteur du projet n’a pas fait ce qu’il faut pour qu’il réussisse, juste parce que ce sont des choses qui arrivent, et que dans la vraie vie, elles arrivent parfois sans raison.

On entend souvent des phrases comme « je me suis fait tout seul », « Tout ce que j’ai aujourd’hui, je ne le dois qu’à moi-même ». Elles sont fausses. Il est impossible de se couper du monde, et il est impossible d’être la seule personne impliquée dans ses projets. Ceux qui réussissent, ils réussissent parce que rien ni personne ne les a empêché de réussir. Si quelque chose s’était dressé entre eux et leur réussite, ils n’en porteraient pas nécessairement la responsabilité.

Arriver à prendre du recul vis-à-vis de cette croyance si répandue que rien n’arrive absurdement éviterait bien des remarques blessantes, ou des interventions destructrices dans des vies déjà bien difficiles. Quand un malheur arrive à quelqu’un, on ne devrait pas chercher à savoir ce qu’il a fait pour que ça lui arrive. On ne devrait pas non plus juger de la valeur des gens en fonction de l’état de leur vie et du degré de réussite qu’elle représente. On ne devrait pas partir du principe que celui qui a raté quelque chose l’a forcément raté parce qu’il ne s’est pas donné les moyens de réussir. Parce qu’il arrive que la personne se soit donné tous les moyens, ait rassemblé toutes les conditions, ait fait la totalité de sa part de travail, mais n’ait pas atteint son objectif parce que des conditions externes l’ont rendu impossible à réaliser, ou qu’un tiers a décidé que l’objectif ne devait pas être atteint.

La malveillance gratuite existe. La maladresse bien intentionnée existe. Le hasard existe.

Alors on ne doit pas juger les gens comme on juge les personnages de fiction. On ne doit pas mesurer la valeur d’une personne en fonction de combien elle a réussi sa vie, mais en fonction des efforts qu’elle a déployés pour ça, efforts sur lesquels on ne doit jamais s’estimer assez informé. Ce n’est pas chose facile que de prendre du recul par rapport à cette croyance mystifiante que tout ce qui arrive a un but. La vie n’a pas de but, elle n’est pas simple, et la réussite dépend de plus de paramètres qu’on veut bien le croire. Dans la vraie vie, ce n’est pas forcément parce qu’on a raté sa vie qu’on est un raté.

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Published by tchoucky - dans Méta-écritures
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