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27 octobre 2013 7 27 /10 /octobre /2013 16:41

La vie, ça s’appréhende comme une recherche google. Tout est une question de mots clefs. Le monde est trop riche, trop vaste. On ne peut pas le regarder dans son entier, il faut choisir ce qui mérite l’attention et ce qui ne la mérite pas. Du coup, on marche par mots clefs. Dans la cacophonie des discours qui sont faits par les autres, on sélectionne ceux qu’on veut écouter en détectant s’ils contiennent les mots clefs des sujets qui nous intéressent. Et sur la masse mouvante et informe des événements qui se produisent autour de nous, on essaye d’apercevoir les images clefs des sujets qui nous intéressent. On sélectionne vers quoi on va tourner son attention, et on ne regarde pas le reste. Ce n’est pas possible de regarder le reste. Ce n’est pas possible de tout voir, il y a trop de choses. Il faut bien faire des sélections, et il faut bien les faire à partir de critères pré-établis, quitte à remettre constamment nos critères en question au fil de nos expériences.

On choisit ses mots clefs soit en fonction de son éducation, soit en fonction de son expérience. L’éducation, ça se remet en question, mais l’expérience, non : on ne peut pas nier qu’on a vécu ce qu’on a vécu. On peut seulement se demander si les liens de cause à effet qu’on a établi entre les événements qu’on a vécu étaient les bons, et si on a sélectionné les bons mots clefs.

Bref, les gens marchent par mots clefs et images clefs, ce n’est pas franchement possible de faire autrement. Ce n’est pas un mal en soit, c’est juste que parfois, ce fonctionnement crée des problèmes. Par exemple, pour convaincre mon interlocuteur que mon discours est intéressant (et par extension, que je suis intéressante), il faut prononcer les mots clefs qui l’intéressent. Plus grave, pour le convaincre que mon discours est intelligent, il suffit de prononcer les mots clefs qu’il a en lui-même rangés dans la catégorie « intelligent ». Avec les bons mots clefs, je peux donc l’amener à approuver une idée totalement contraire à ce qu’il voudrait approuver, juste parce que j’ai créé un malentendu sur le sens profond de mon discours grâce à mon choix de mots.

C’est sans doute pour ça que personne n’est choqué par le personnage de Jor-El dans Man of Steel (oui, je fais une fixation, et alors ?). Son comportement est objectivement monstrueux, mais il utilise les bons mots clefs : ceux qu’il veut génocider pratiquent cette chose qu’on appelle « le clonage » donc ce sont les méchants. Lui veut quelque chose qu’il appelle « retour à la nature », donc c’est le gentil. Personne ne remarque le génocide. Moi si. Parce que « sauver », «peine de mort», « génocide » sont des mots clefs pour moi.

De la même manière, je peux prononcer un discours qui n’est pas si éloigné de ce que mon interlocuteur voudrait approuver, mais prononcer par inadvertance les mots clefs qu’il a rangé dans la catégorie « méprisable », et là, peu importe combien ce que je dirai lui correspondra, il le rangera dans la catégorie méprisable.

Je le sais, ça m’arrive tout le temps. Et ça m’arrive également de dire sans réfléchir une énorme connerie, mais d’échapper au mépris parce que je n’ai pas prononcé les mots clefs qui permettraient à mon interlocuteur de conscientiser le fait que j’ai dit une connerie. Malheureusement pour moi, ce cas de figure est plus rare que l’autre. En général, je prononce les mots clefs qu’il ne faut pas. En particulier dans les entretiens d’embauche. Faudrait qu’on arrête de me demander de justifier pourquoi j’ai démissionné de l’enseignement ! Dur d’en parler franchement, sans prononcer au moins une fois le mot « échec », ou « insuffisance », ou « manque », ou « absence » ou « danger ». Si je suis amenée à le faire, peu importe combien j’aurai été performante, l’employeur ne me rappellera pas.

J’ai conscience que je marche moi-même par mots clefs, mais ça m’est difficile de conscientiser quels sont les miens.

Il y a quelques mois, je regardais Man On Wire, dans mon salon, avec quelques amis. Pour rappel, il s’agit d’un documentaire sur le funambule qui a placé un câble entre les Twin Towers. J’ai déjà du en parler une ou deux fois, comme de Man of Steel, mais cette anecdote m’a marquée. Dans Man On Wire, Phillippe Petit est ingrat envers ses amis, qu’il embarque dans un projet dangereux et illégal pour son seul plaisir personnel, puis qu’il laisse expulser des Etats Unis pendant que lui récolte les lauriers. A ma grande surprise, ça ne choque personne autour de moi. Par contre, il trompe sa femme. Ca, ça choque tout le monde. Moi, ça me parait juste cohérent avec le reste de son comportement. Parce que j’ai attendu, pendant tout le film, qu’il prononce mes mots clefs. Qu’il me parle de message à donner aux générations futures, de symbole, d’art, de don de soi. Mais il n’a parlé que de plaisir personnel, de désir personnel, d’amusement. Même ceux qui passaient devant la caméra pour justifier s’être embarqués dans un projet aussi inutile et dangereux que tendre une corde entre les Twin Towers en toute illégalité n’ont pas prononcé mes mots clefs. Ils ont juste dit « c’est beau ». Ce ne sont pas mes mots clefs. Ils ne m’ont pas parlé.

Si j’ai tant de mal à communiquer, c’est que je n’ai pas les mêmes mots clefs que mes amis, ni les mêmes mots-clefs que mes collègues, ni que mes employeurs potentiels. Du coup, j’ai du mal à me faire comprendre. J’entends mon discours répété comme étant l’exact contraire de ce que j’ai dit, parce que les mots clefs qui auraient parlé à mon interlocuteur n’y étaient pas. Je ne suis pas très douée pour deviner quels sont les bons mots-clefs. Et parfois, quand je les devine, je n’arrive pas à les prononcer, parce que dans mon échelle de valeurs, ils sont mal placés, et que je n’ai pas envie de remettre en question la raison pour laquelle je les ai mal placés.

Les mots clefs ne sont pas nécessairement mal choisis, ni mal classés, il faut peut-être juste avoir suffisamment conscience de ces choix, de ces classements, pour les rendre pertinents.

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