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6 avril 2014 7 06 /04 /avril /2014 16:42

Souvent, il m'arrive de détester une œuvre que tout le monde adore, à cause de l'histoire qu'elle raconte. Souvent, mon antipathie pour cette histoire se heurte à une grande incompréhension, et je me surprends à ne pas trouver les mots pour expliquer cette antipathie, à ne pas trouver d'autre argument que « c'est inesthétique ». Cet argument ne suffit en général pas à éclairer mon interlocuteur sur le pourquoi de ma réaction, pourtant, le souci est que, si je le dis, c'est que c'est exactement ça qui la motive : l'esthétique de l'histoire m'a déplu.

« Mais c'est tout à fait crédible » me répond-on.

« Mais c'est cohérent. »

« Mais c'est vraisemblable »

Et je me retrouve à répéter encore une fois « Je n'ai pas dit que c'était invraisemblable, j'ai dit que c'était inesthétique ».

Je suppose que la motivation de la plupart des lecteurs, pour aller se perdre dans une histoire, c'est de s'évader, et que, pour ces lecteurs, la seule raison qui puisse pousser à détester une histoire, c'est ce qui empêche d'y croire, de s'y perdre. Moi, je me perds dans une histoire pour faire le plein des sensations dont j'ai besoin pour affronter le monde réel, et du coup, j'ai besoin que l'esthétique de l'histoire soit au service de ce besoin.

Parce qu'on ne s'en rend pas forcément compte, à première vue, mais une histoire a une esthétique.

A première vue, on pourrait croire que la question de l'esthétique ne concerne que la façon dont on agence les mots pour faire de jolies phrases, ou les images pour faire de beaux visuels, bref, que le support qui sert à raconter l'histoire. Mais elle concerne aussi la manière dont les événements de l'histoire vont être agencés entre eux, et l'humeur générale qui va s'en dégager. Il semble simplement que cet problématique ne soit pas aussi brûlante pour tout le monde qu'elle l'est pour moi.

Pour autant, mes auteurs préférés n'y sont pas indifférents puisqu'ils savent agencer leur histoire d'une manière qui me parle, me touche, m'apporte ce que je recherche, mais je découvre souvent en écoutant leurs interviews que ce savoir est plus instinctif que réfléchi. L'objectif de ces auteurs est de captiver, et ils perçoivent spontanément quels sont les ingrédients d'une histoire qui captive sans se demander comme je me le demande, quels sont ses ingrédients. En même temps, c'est normal. Moi, je suis le critique. Eux, ils sont les auteurs. Ils peuvent difficilement avoir le recul qu'il faut pour faire cette analyse, et s'ils la faisaient, ils perdraient sans doute la spontanéité qui fait la valeur de leur histoire. Mais toujours est-il que, dans leur quête du sensationnel et du captivant, mes chers auteurs tombent souvent dans le piège d'ajouter la péripétie de trop à une histoire qui en avait déjà bien assez, juste pour surprendre, juste pour étonner, sans réaliser qu'ils changent le sens profond de leur histoire en le faisant, ou qu'ils rendent inutile tout un pan de l'univers qu'ils s'étaient tant acharnés à construire. Et pourquoi se l'interdiraient-ils ? Leur public aime être surpris. Leur public aime être étonné. Leur public n'a pas besoin, comme moi, d'un sens profond à l'histoire, ou d'un univers dont aucun élément n'ait été créé en vain.
Et je me retrouve, seule face à une foule, à expliquer « je n'aime pas, c'est inesthétique », et me voir répondre « mais c'est crédible, c'est cohérent, c'est surprenant, c'est imaginatif ».

Oui, c'est tout cela. Mais moi, je voulais que ce soit esthétique.

Entendons-nous bien : ces histoires plaisent telles qu'elles sont parce qu'elles sont ce qu'on attend d'elles. A partir du moment où elles satisfont un public, elles gagnent le droit d'être ce qu'elles sont. Je ne demande pas à tout le monde de me ressembler. Surtout si mes besoins vis à vis d'une histoire sont uniques en leur genre. Vous avez le droit d'aimer ce que je n'aime pas. Si je vous embête en vous racontant que je n'aime pas, ce n'est pas pour vous donner une info sur l’œuvre que vous aimez, c'est pour vous donner une info sur moi : ce que j'aime dans cette œuvre et ce qu'il ne fallait pas m'enlever. Répondez-moi « moi, ça ne me dérange pas, que le sens profond soit changé, je n'aimais pas le sens que ça avait avant », ou « moi, ça ne me dérange pas qu'il y ait un arc qui soit laissé de côté, je n'aimais pas cet arc ». Je pourrais vous demander pourquoi vous ne l'aimiez pas, et à défaut de tomber d'accord, nous pourrons au moins comprendre nos positions respectives sur cette œuvre.

Parce qu'au fond, le but n'est pas d'être d'accord, le but est de comprendre sur quel point idéologique nous divergeons, histoire de pouvoir en tenir compte, dans nos futurs dialogues.

Bref, quand je reproche à une histoire que vous aimez de ne pas être esthétique, contredisez-moi sur la question de l'esthétique. Ne me parlez pas de cohérence, ou de sensationnel, répondez à la question que je viens de soulever. Ou répondez-moi que cette question ne vous intéresse pas, aussi, c'est permis. On a pas tous les mêmes besoins.

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Published by tchoucky - dans Méta-écritures
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commentaires

Gabrielle 20/04/2014 17:23

Je n'ai toujours pas compris la notion d'esthétique, c'est le(s) message(s) d'une œuvre qui est en adéquation ou non avec ce qu'on y recherche ?

Tchoucky 20/04/2014 19:46

Je veux dire par là l'ensemble des efforts fournis par l'auteur pour que l'oeuvre soit "belle". Ce qu'il faut faire pour que moi, je trouve une oeuvre belle, c'est faire en sorte qu'elle me procure des émotions qui me fait la trouver belle. Si je ne ressent pas ces émotions, je trouve l'oeuvre moche. Ca ne veut pas dire qu'elle l'est objectivement, ça veut dire que pour me paraître belle, elle aurait du être agencée d'une autre manière. Le but de l'article est d'attirer l'attention sur le fait qu'il existe ce paramètre d'esthétique qui est en partie au moins indépendant du paramètre de cohérence. Si le paramètre de cohérence est apparemment prédominant pour beaucoup de gens, il y a des gens comme moi pour qui le paramètre d'esthétique est aussi important, sinon plus. C'est une différence d'état d'esprit entre différent type de spectateur, dont je voulais parler à cause du décalage que je constate, entre mon expérience de lecture et celle des autres.

Bullomaniak 18/04/2014 10:27

Je viens de ressentir cette impression d'inesthétique avec la fin de l'épisode 3 de la saison 3 de Sherlock. Article qui vient juste à point donc^^

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