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10 février 2022 4 10 /02 /février /2022 22:53

Il y a quelques jours, j’ai vu passer ce tweet :

Si j’en crois les nombreuses réponses, et leur cohésion, la recette de la prophétie n’a plus du tout la cote auprès du lectorat de 2022. La question impliquait qu’il y ait une mauvaise façon d’utiliser cette recette, ou que la recette ait des mauvais côtés, mais n’impliquait pas forcément qu’elle soit intrinsèquement mauvaise. Les réponses, elles, par contre, sont sans équivoque : la prophétie, y a pas moyen de faire ça bien : c’est mauvais, et ça ne doit plus être utilisé, sauf pour être détourné.

Parmi les accusations les plus fréquemment répétées :

  • Ce serait une recette de paresseux.
  • Ce type de recette retire tout mérite aux personnages
  • Ça spoile la fin
  • L’élu de la prophétie serait systématiquement un personnage inintéressant, du fait de n’avoir pas grand-chose à faire pour être au centre de l’attention.

 

Alors, entendons-nous bien, comme toutes les recettes de fictions, celle de la prophétie peut être mal utilisée, mais elle peut également être bien utilisée. Et personnellement, j’ai une affection toute particulière pour cette recette, donc je ne peux pas résister à l’envie de la défendre.

Mais avant toute chose, qu’est-ce qu'une prophétie dans la fiction ?

Pour vous faire une définition totalement exacte, c’est une parole plus ou moins sibylline qui annonce avec plus ou moins de détails des événements futurs plus ou moins évitables...

Là, vous voyez qu’il commence à y avoir un problème. Il n’y a pas UN type de prophétie, dans la fiction. Il y a de nombreux cas de figures, et faites confiance aux auteurs pour trouver toujours de nouveaux moyens d’exploiter ce ressort scénaristique.

Liste non exhaustive d’exemples

1 - Un oracle annonce le futur, les protagonistes cherchent à l’empêcher et le futur annoncé se passe inéluctablement, souvent provoqué, même, par les actions qui avaient pour but de l’éviter. C'est classique (c’est même le modèle standard des prophéties dans la mythologie grecque) et avec un beau potentiel tragique. Bon, il n’y a qu’un seul type d’histoire à raconter sur cette base, donc on peut être lassé de la retrouver à plusieurs reprises dans des fictions différentes, mais elle n’est pas dénuée de qualités esthétiques et narratives pour autant.

2 – On nous annonce très précisément ce que va être la situation finale mais pas du tout comment on va y arriver. Le suspense se situe dans le comment et c’est sur le caractère inattendu des conditions à rassembler pour arriver à l'issue promise qu'il va falloir miser pour captiver le lecteur/spectateur. C’est une recette qui demande une sacré ingéniosité mais donne des histoires d'autant plus plaisantes qu'il est méritoire d'avoir été inventif. En tout cas, ce n’est pas paresseux.

3- la formule Excel  :

=SI(Condition1+Condition2+Condition3;Issue 1;Issue 2)

Traduction : Si Conditions 1, condition 2 et conditions 3 sont rassemblées, alors il se produira issue 1. Sinon, il se produira issue 2.

L’intrigue montrera la lutte des partisans de l'Issue 1 contre les partisans de l’issue 2 pour rassembler ou empêcher les conditions. Parfois, les stratégies pour provoquer l’issue peuvent être inventives et donner une issue plaisante : Par exemple, Mactbeth qui ne pourra être vaincu que si la forêt de Birnam marche vers Dunsiname et Le Roi-Sorcier d’Angmar qui ne sera pas vaincu par un homme. Ca non plus, ce n’est pas ce qu’on pourrait qualifier de paresseux.

Sans s’attarder davantage à détailler les exemples et à démontrer combien ils peuvent être bien exploités, affirmer que toutes les histoires de prophétie, sans exception, sont paresseuses, inintéressantes, et retirent tout mérite à leurs personnages, c’est affirmer que les multiples variations qu’on peut faire autour de cette recette sont dans l’impossibilité de dépasser ces défauts, à moins, bien sûr, de les parodier. Ce qui est difficile à croire vu leur nombre. Bon. Soyons honnêtes : chacun aura compris que les reproches courants concernent la formule 2. Je vais donc me concentrer sur celle-là.

Evacuons d’emblée les deux premiers chefs d’accusation : l’usage d’une prophétie serait paresseux car la prophétie est sa propre justification, et retire tout mérite aux personnages car ils sont prédéterminés à aller dans une certaine direction. Ce sont de faux problèmes. Prophétie ou pas, l’auteur décide avant même d’écrire l’histoire comment elle va se dérouler, qui en sont les personnages principaux, quels traits de caractères et quelles qualités il souhaite faire valoir dans l’intrigue à travers leur comportement et, dans le meilleur des cas, quel sera le dénouement.

Le fait de préciser qu’une prophétie décrit le destin des personnages n’est qu’une manière d’inclure dans l’intrigue elle-même l’idée que les personnages principaux sont les personnages principaux et que leur trajectoire aura la structure d’une histoire. Ça ne change concrètement rien au travail de l’auteur en amont, donc écrire une histoire de prophétie n’est ni plus ni moins paresseux qu’écrire une histoire tout court. Le choix de verbaliser l’intrigue sous forme de prophétie a plusieurs fonctions possibles, mais certainement pas celle de simplifier le travail d’écriture.

En outre considérer que le fait d’inclure une prophétie « détermine » davantage l’histoire supposerait que, sans prophétie, une histoire s’écrit comme une partie de jeu de rôle, avec des jets de dés et des combinaisons imprévisibles de compétences de personnages. Or ce n’est pas du tout ainsi que s’écrit une histoire. Les personnages vivent des péripéties qui ont pour but de les faire aller dans une certaine direction. Au cours de ces péripéties, ils pourront faire – prophétie ou non – étalage d’un certain nombre de compétences, lutter et faire des efforts, mais ces luttes et ces efforts sont toujours prédéterminées par l’auteur pour faire progresser l’intrigue dans une certaine direction.

Ensuite attardons-nous un peu sur le dernier chef d’accusation cité : le personnage principal serait inintéressant du fait d’être l’élu d’une prophétie.

Je ne nie pas qu’un auteur puisse rater son personnage. Ça arrive à tout le monde. Mais est-ce vraiment dû à la recette à laquelle il appartient ? L’exemple le plus récurrent cité dans les tweets est celui de Frodon. Frodon qui N’EST PAS l’élu d’une prophétie. C’est même plutôt l’inverse : Gandalf parie sur lui parce qu’il considère que les puissants ont tendance à sous-estimer les gens quelconques et que cette négligence pourrait être la seule et unique faille de Sauron. Ce n’est donc pas le fait d’être l’élu d’une prophétie qui le rend inintéressant. Et rien, dans la recette de la prophétie, n’interdit à l’élu d’avoir une forte personnalité, un passé compliqué, des relations complexes avec son entourage, et un vrai parcours psychologique qui, mené à terme, va lui permettre de faire ce que le destin a prévu qu’il fasse. J’apprécie particulièrement, de ce point de vue-là, le héros de “la face cachée du soleil”, de Terry Pratchett, qui parvient là où il devait parvenir parce qu’il a la personnalité qu’il a et parce qu’il a assez voyagé pour avoir les connaissances nécessaires pour y parvenir (et – c'est utile de le préciser étant donnée la réputation de l’auteur - dans ce roman, la partie “prophétie” n’est ni un détournement ni une parodie).

Je risque une hypothèse : Frodon parait inintéressant principalement parce qu’il est comparé à Sam _ Sam dont le charisme découle de son dévouement, donc auprès de qui la présence de Fraudon est obligatoire pour que ça marche_, mais s’il est perçu comme l’élu d’une prophétie, c’est parce qu’il est comparé à Aragorn et que le public se demande « pourquoi l’histoire n’est-elle pas sur Aragorn ? ». Dans le cas du Seigneur des Anneaux, c’est extrêmement simple : parce que Sauron ne peut être vaincu que par destruction de l’Anneau et qu’un être puissant ne pourrait/ne devrait pas tenter de l’apporter à la Montagne du Destin. Cela dit, le fait que l’élu soit accompagné d’un sidekick ultracompétent est effectivement un cas de figure courant (on peut citer Ramirez dans le dessin animé Higlander dont l’élu est Quentin, Norman dans Mighty Max où Max est l’élu, Mendoza dans Les Mystérieuses Cités d’Or dont les élus sont Esteban et Zia…). Ce cas de figure est courant précisément parce qu’il a un certain nombre de vertus esthétiques, la première desquelles étant le fait que ça met l’accent sur les responsabilités sur celui qui doit accomplir une tâche alors qu’il n’est pas le plus qualifié pour, techniquement. Bien entendu, ça peut être mal fait et générer une frustration quant au fait que le personnage le plus compétent ne soit pas le personnage principal. Si ce n’est pas maîtrisé, le choix de mettre en valeur un personnage médiocre au détriment de personnages plus charismatiques peut être mauvais. Mais ça, c’est totalement indépendant du fait qu’il s’agisse d’une histoire de prophétie. Young Justice n’est absolument pas une histoire de prophétie et je n’en ai pas moins amèrement regretté qu’on se focalise sur les sales gosses plutôt que sur les vrais héros de la Ligue des Justiciers.

Mais sans tergiverser davantage, pourquoi, moi, j’aime les histoires de prophétie au point de tenir absolument à faire un article pour défendre le concept quand une série de tweets semblent tenir comme acquis qu’il n’y a rien à sauver dans cette recette ?

Déjà, revenons sur l’avant dernier chef d’accusation cité : “ça spoile la fin”. Et avant de spoiler la fin, ça spoile qu’il va y avoir une fin.

Ceux qui me connaissent savent combien j’aime que les histoires aient une fin, qu’elles aillent quelque part. Et une prophétie, c’est la promesse d’une fin. C’est la promesse d’une structure, aussi. J’apprécie l’originalité des histoires improvisées au fur et à mesures quand elles sont réussies, mais il est très difficile d’échapper aux incohérences quand on fait de l’improvisation, et on est obligé de mobiliser son énergie à trouver comment faire évoluer son histoire à tâtons. Lorsqu’une structure stable a été posée, on peut se concentrer davantage sur le développement de l’univers et des personnages. Et pour revenir aux points précédents, ça n’a rien de paresseux, c’est même le contraire de la paresse parce que ça oblige l'auteur à respecter des trucs qu'il a dit au début. La plupart n'en sont pas capables (ex : la prélogie Star Wars n’a pas été fichue de tenir compte du fait que Leia se souvient de sa mère biologique)

Ensuite, parce que, comme je l’ai détaillé un peu plus haut dans cet article, il y a des façons fructueuses d’exploiter cette recette. Bien que les reproches courants concernent une variété spécifique de prophétie (la deuxième de ma liste), les prophéties de fiction que je connais se présentent souvent comme un mélange. En particulier, les personnages qui sont les héros d’une prophétie de type 2 redoutent d’être, et agissent souvent comme s’ils étaient, les héros d’une prophétie de type 3 (c’est le cas par exemple dans Mighty Max, dans Les Mystérieuses Cités d’Or et dans Star Wars sur lequel je reviens ci-dessous).

Enfin parce que la prophétie peut être une méthode efficace pour souligner sans lourdeur le sens qu’il faut mettre dans les événements de l’histoire car ça explicite les rapports de téléologie entre eux. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une prophétie, lorsque Gandalf fait son discours à Frodon sur le bien fondé du geste de Bilbon d’épargner Gollum, le mettant prospectivement en relation avec le rôle clé de Gollum dans la destruction de l’Anneau, il tient des paroles prophétiques sur deux événements que le lectorat ne mettrait pas spontanément en relation entre eux sinon. Dans Star Wars, la dimension prophétique du rôle de Dark Vador sert à mettre en avant l'importance des éléments qui conduisent à ce que ce soit lui plutôt que n'importe qui d'autre qui entraine la défaite finale du côté obscur dans Le Retour du Jedi. Ca ajoute une emphase supplémentaire sur l’importance de la compassion de Luke pour son père, qui le pousse à refuser de l’achever quand l’Empereur l’exhorte à le faire par exemple.

Ce genre d’emphase peut même manquer quand la notion de prophétie est absente. Un exemple : dans le film Justice League, sans entrer dans le débat de la version qu’on préfère (les considérations qui vont suivre ont plus de poids dans la version cinéma car elles y sont davantage commentées et soutenues par la mise en scène, mais concernent aussi la version Snyder), je ne suis pas sûre que le public ait remarqué que la composition de l'équipe reflète le fait que dans le flashback, il a fallu une coalition humains-amazones-atlantes-dieux-aliens pour battre les Apokoliptiens. Il est nécessaire de reproduire cette coalition – sous la forme de la Ligue des Justiciers – pour battre Steppenwolf. Si cet état de fait avait été formulé sous forme de prophétie ou sous une forme semblable, ce détail, appréciable aurait été davantage remarqué.

La prophétie est loin d’être une recette pauvre. Certaines de ses occurrences, à la rigueur, peuvent être assez simples. Mais la simplicité n’est pas le contraire de la valeur. Parfois les recettes les plus simples sont les meilleures.
 

PS : Je ne suis pas réfractaire aux parodies d’histoires de prophétie, j’ai adoré Lombres. On n’est pas obligé de détester une recette pour rire de ses parodies.

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