Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
10 septembre 2017 7 10 /09 /septembre /2017 19:05

Quand j'étais petite, on me reprochait d'être "dans les nuages".

Ca fait plus d'un an que je réfléchis à cet article. Je n'arrive jamais à l'écrire, parce que je ne trouve pas comment le commencer. Le point de vue auquel je réponds ici est diffus, souvent inconscient, jamais formulé dans les termes qu'il faudrait pour que je puisse y répondre. Donc, commençons par le commencement.

Quand j'étais petite, on me reprochait de passer beaucoup de temps à rêvasser, et assez peu à interagir avec le vrai monde. Le fait est que si le vrai monde avait été moins récalcitrant, j'aurais sans doute passé plus de temps à interagir avec lui, mais je suis à peu près sûre que rêvasser aurait toujours fait partie de mes activités préférées. La preuve, c'est qu'il y a finalement eu dans ma vie des périodes où j'ai eu l'impression d'avoir ma place dans le monde, et où j'ai consacré une partie conséquente de mon temps libre à sociabiliser, mais jamais cette opération de conquête du monde réel n'a atténué mon goût pour les mondes imaginaires. J'avais beau être satisfaite de mes expériences réelles, elles ne pouvaient pas remplacer mes expériences imaginaires. Elles ne répondaient pas aux mêmes besoins et ne jouaient pas le même rôle dans mon développement personnel. De fait, il n'y avait pas plus ou moins d'intérêt à vivre des aventures qu'à les imaginer. Il n'y avait pas juste les mêmes intérêts.

La fiction a, en tant que telle, un certain nombre de détracteurs. Je suis obligée d'affirmer ça sans preuve et en le sortant un peu de nulle part, parce que les détracteurs de la fiction ne se posent jamais en détracteurs de la fiction. En fait, ils conscientisent rarement que c'est de la fiction, qu'ils se plaignent, la confondant en général avec son support. Celui-là se plaindra du cinéma, qui coupe les enfants de la réalité. Celui-là se plaindra des jeux vidéo. A cause de la hiérarchie des supports, on ne se plaindra plus des romans, mais il suffit de lire Louisa May Alcott pour savoir que le roman a autrefois fait l'objet des mêmes critiques que le cinéma grand public et les jeux vidéos immersifs aujourd’hui.

Mon article répond à un reproche, formulé dans différentes circonstances, à propos de différents supports, qu'on fait à la fiction : celui de faire perdre conscience de la réalité.

On ne va pas nier qu'il y a des gens qui ont des problèmes psychologiques et qui perdent la réalité de vue quand ils sont confronté à des fictions très immersives, pas plus qu'on ne va nier que n'importe quel outil peut-être utilisé pour tuer, ou qu’un certain nombre de médicaments peuvent devenir des drogues.

Mais même sans nier tout ça, j’aimerais répondre à l’idée selon laquelle le côté immersif de la fiction est intrinsèquement opposé au sens des réalités, et selon laquelle on ne peut pas être à la fois consommateur de fiction et clairvoyant sur ce qui constitue le monde réel. Selon laquelle les expériences imaginaires n'apportent rien qui permettrait de mieux appréhender le monde réel. Selon laquelle la fiction, c'est le mensonge, et le refus de la fiction, l’acceptation de la vérité.

Evidemment, je ne suis pas d'accord avec cette idée. Du moins, j'ai le sentiment que mon expérience est en totale contradiction avec cette thèse.

J’admets volontiers que je manque de connaissances techniques sur le monde réel. Lisant twitter ou des articles de blogs ou de journaux, je constate mes lacunes : clairement, il y a des notions, des événements, des noms de personnalités importantes que tout le monde connaît sauf moi. Et il est probable que ce manque d’érudition sur la réalité provienne de ma passion pour la fiction. Mais je remarque que les plus érudits ne sont pas ceux qui donnent l’impression de comprendre le mieux le fond des problèmes. Les confrontations de points de vue entre gens érudits tournent souvent au dialogue de sourds, ce qui est très frustrant pour moi car, alors que je les suppose de bonne foi, malgré toute leur érudition, ils paraissent totalement incapables de comprendre des notions toutes bêtes pour peu qu’elles se réfèrent à une vision du monde qui n’est pas la leur.

A moins d’imaginer que 99% des gens sont de mauvaise foi 24h/24, il est clair que beaucoup de gens ont un mal fou à ce mettre à la place de quelqu’un qui ne pense pas comme eux. Or ça, c’est impossible quand on consomme suffisamment de fiction. La réalité est unique, et on ne la voit que de notre propre point de vue. La fiction, elle, est multiple, et nous fait voir des mondes imaginaires très divers à travers les yeux de personnages très divers. Elle nous apprend à imaginer comment on verrait la réalité si on était quelqu’un d’autre, et comment serait la réalité si elle était autrement.

Or, être capable d'imaginer comment serait la réalité si elle était autrement permet de réaliser ce qu'elle n'est pas. En 2015, pour sensibiliser le public à la situation des réfugiés Syriens, Zep avait publié cette planche qui avait aussitôt fait le tour du Web, relayée par des gens émus avec le commentaire "regardez, ça fait prendre conscience des choses". La planche raconte juste la fuite de Titeuf de son pays où la guerre vient d'être déclarée. Non, vraiment, c'est juste ça. Mais si j'en crois le succès de cette planche, elle a fait mouche. Un nombre conséquent d'internautes avaient besoin de cette mise en situation fictionnelle pour réaliser que les Syriens sont des gens ordinaires, et que ce qui leur est arrivé aurait pu arriver à n'importe qui. Ils connaissaient les informations factuelles à connaître sur la guerre en Syrie, peut-être même mieux que moi. Mais pour se représenter ce que c'était, ils avaient besoin d'une fiction.

Pour aller plus loin, je préciserai que moi, j'ai été déçue en lisant cette planche. Quand on l'a partagée sur ma timeline, je m'attendais à ce qu'elle me fasse prendre conscience de quelque chose que je ne savais pas. Le hic, c'est que, comme j'ai dit en début d'article, j'ai passé mon enfance à rêvasser, et à vivre des expériences imaginaires. Le scénario "et si je vivais dans un pays en guerre", je me le suis fait assez souvent, et je me représente très bien que j'aurais pu naître en Syrie et être obligée de tout abandonner du jour au lendemain pour fuir la guerre. Je n'ai pas eu besoin de la planche de Titeuf pour ça, parce que je suis une consommatrice chevronnée de fiction. L'exercice que Zep demandait à ses lecteurs, je le fais spontanément depuis ma plus tendre enfance, et je pense que tous ceux qui sont habituées à rêver, à lire, à aller au cinéma, à passer des heures devant des séries, ou à écrire des histoires le font spontanément aussi. Bien sûr, ça, je ne peux pas le vérifier. Je ne peux parler qu'en mon nom. Mais mon expérience me pousse à dire que la fiction peut permettre d'envisager la réalité sous différents angles, de la décontextualiser, d'en cerner l'essence, de l'analyser, et d'en tirer des conclusions plus pertinentes que si on s'était contenté de prendre connaissance des faits.

On parle souvent de l'incapacité de telle catégorie de personnes à parler de la souffrance de telle autre personne, et du coup de l'illégitimité qu'il y a à parler de féminisme quand on est un homme, de racisme quand on est blanc, ou d'homophobie quand on est hétéro mais je ne crois sincèrement pas qu'il soit impossible à un blanc de s'imaginer dans la peau d'un noir, à un valide de s'imaginer dans la peau d'un handicapé et du coup, de se poser réellement la question de ce qui constitue la réalité de leur vie. Il faut seulement avoir été habitué à ce type de jeux de rôles grâce à la fiction. En outre, faire ce genre d'exercices intellectuels permet de garder en tête le peu de différence qu'il y a, au fond, entre un être humain noir et un être humain blanc, vu qu'il suffit d'un peu d'imagination pour s'imaginer dans une peau d'une autre couleur. L'utilisation de l'imaginaire met en lumière l'absurdité des catégories.

Mais encore faut il comprendre la notion d’expérience de pensée et adhérer à cette notion. Elle est au cœur de l’idée de fiction, et ses détracteurs semblent ne pas la comprendre.

Al et moi, il nous arrive de débattre à propos des spectacles de prestidigitation. Lui a du mal à en saisir l'intérêt. Quand il s'agit de simples tours de cartes, impliquant peu de matériel, il aime essayer de deviner le truc, mais les grands numéros, impliquant du matériel dont il n'a aucune chance de deviner la teneur, le laissent froid. Pour lui, le but est de deviner comment le magicien a fait et si ce n'est pas possible de le deviner, à quoi bon regarder ? Moi, j'aime regarder ce genre de numéros justement parce que je sais que le truc, je ne le devinerai pas. Mais qu'il y en a un. Je resterais froide à tout numéro dont je peux deviner comment il a été fait, et m'enfuirais en courant si j'étais convaincue qu'il s'agit de vraie magie. L'illusion consentie est le plaisir en soi.

Dans le cas de la prestidigitation, l’illusion consentie n’est pas une expérience de pensée. C’est ce qui fait qu’Al est imperméable à la prestidigitation et pas à la fiction. Mais j'ai l'impression que certaines personnes ont vis-à-vis de la fiction la même réaction que Al a vis-à-vis des spectacles de prestidigitation.

Parmi eux, il y en a qui consomment malgré tout de la fiction mais ne la comprennent pas parce qu'ils n'ont pas compris le principe de base, et c'est comme ça que je me retrouve avec des collègues qui découvrent à l'occasion d'une rediffusion sur TF1 qu'en fait, les films de la prélogie Star Wars étaient censés se passer avant les autres, ou n'ont jamais pigé que Matrix était une histoire de machines qui connectent des humains à une réalité virtuelle pour s'en servir comme piles. Autrement dit, ils sont indifférents au fait que la fiction a une logique interne, ils n’y voient qu’une mosaïque qui peut se passer de cohérence, la cohérence étant sans doute pour eux l’apanage de la réalité. Il y en a d'autres, même, qui se mobilisent contre la fiction en l'accusant d'induire le public en erreur et de le déconnecter de la réalité. Pas en ces termes, et pas en prenant le problème sous cet angle. Par exemple, de violentes critiques ont été formulées contre Amadeus parce que, bien qu'ayant Mozart pour personnage principal, ça ne raconte pas la vie de Mozart telle qu'elle s'est réellement passée. Le détracteur du film s'empressant aussitôt de décrire quels ont été les vrais faits, ceux qui ne se produisent absolument pas dans le film, et de déclarer d'un ton catégorique que le film est mauvais, puisqu'il raconte une version de la vie de Mozart qui est fausse. Derrière ce discours est exprimée la crainte qu'un spectateur ignorant prenne les événements décrits dans le film pour la réalité historique de la vie de Mozart.

Mais comprendre la fiction, c’est savoir que ce n’est pas parce qu’une histoire est crédible qu’elle est la réalité. J’irai même jusqu’à dire qu’un consommateur de fiction chevronné ne fera jamais l'erreur de prendre Amadeus pour un documentaire sur la vie de Mozart. Le film est trop bien construit, trop esthétique. Il ne fait pas semblant d'être réaliste.

Je pourrais répondre au détracteur précédemment évoqué que les événements montrés par le film sont racontés par un Salieri fou sur son lit de mort, et pourraient très bien être faux même dans la réalité de l'histoire, mais ce n'est pas le propos.

Le propos c'est, d'une part, que ce film n'est pas un mensonge, puisqu'il ne fait pas semblant d'être la vérité, et d'autre part, que la question de savoir s'il est un mensonge ou pas est indépendante de savoir s'il est bon ou mauvais. Le fait qu'on fasse une confusion entre "être une histoire inventée" et "être une mauvaise histoire" témoigne d'une incompréhension du principe de fiction, et du rapport entre la fiction, la vérité, et le mensonge.

Bon, après, il faut reconnaître qu'il n'est pas du tout aberrant de penser que quelqu'un pourrait voir Amadeus et croire que la vie de Mozart s'est réellement passée comme ça. Internet a démocratisé l'accès au savoir, mais il a aussi été le support d'informations erronées et a contribué à rendre plus difficile d'évaluer la fiabilité des informations en participant au développement d'une certaine méfiance vis à vis des experts élitistes, qu'on n' est plus obligé d'écouter. Twitter et ses 140 caractères obligeant à fragmenter l'information, des propos décontextualisés peuvent faire le buzz alors que, dans leur contexte, ils signifient l'exact contraire de ce qu'ils signifieraient sans leur contexte. Le pouvoir d'auto-persuasion du public faisant le reste, il est facile de se mettre à vivre dans le monde fantasmé qu'on a décidé au lieu de rester connecté aux faits.

Notre époque a un vrai problème avec le rapport à la réalité. Je n'ai pas l'intention de le nier.

Je pense que si les détracteurs de la fiction ont si peur qu’elle éloigne de la réalité, c’est parce qu’ils savent bien qu’elle est plus séduisante que la réalité. Elle est mieux ordonnée. Les explications qu’elle propose aux phénomènes qu’elle décrit sont toujours plus simples que les explications réelles des phénomènes de la réalité. La fiction est simple comme une théorie du complot. Et quelqu’un qui consomme beaucoup de fiction voit bien, dans sa vie de tous les jours, que son quotidien ne ressemble pas à la fiction. J’affirme que la fiction éduque à comprendre que la réalité est compliquée, et qu’une explication simple, c’est plus probablement une explication de fiction qu’une explication de la réalité. Aussi, je persiste à le dire, la personne qui croira que la vie de Mozart s'est déroulée comme le décrit Amadeus ne sera pas quelqu'un qui a été habitué, au cours de sa vie, à consommer de la fiction.

Qu’on me comprenne bien : c'est sûr qu'à côté de la fiction, la réalité peut paraître fade, ou angoissante, avec son manque de règles et de lois. En consommer n'aide pas à aimer la vie réelle, et j’admets que ça peut être un problème. Ce que je dis, c’est que ça ne poussera pas pour autant nécessairement à refuser la réalité. Ca peut même aider à en avoir une meilleure appréhension. Avoir un gout immodéré pour la fiction n'est pas incompatible avec une ambition de clairvoyance vis-à-vis de la réalité, même si on ne l’aime pas. Au contraire, avoir conscience qu'il existe des fictions permet d'avoir l'œil critique vis-à-vis des histoires  comme celles d'Amadeus, et d'y repérer les caractéristiques typiques des œuvres de fictions, à ne pas confondre avec les documentaires réalistes, qui ont d'autres caractéristiques.

Un jour, par hasard (ne me demandez pas) je me suis retrouvée à regarder un documentaire abracadabrantesque dont le but était de démontrer que les pyramides ont été construites par les Atlantes et sont en réalités les pièces d'un calendrier pour annoncer la fin du monde. En guise de preuve, la narration du documentaire arguait : "puisque c'est logique, c'est que c'est vrai".

Mais on peut être logique sans être vrai. La fiction peut être logique. Matrix – pour peu qu’on se donne la peine de comprendre ce que ça raconte – c’est logique. Pas forcément crédible à tout point de vue, mais logique. Je dirais même que c’est logique de la même façon que le documentaire sur les pyramides. Et si nous en sommes au stade où des gens peuvent être convaincus par l'argument "puisque c'est logique, c'est vrai", (et des gens sont effectivement convaincus par ce type d'argument), il devient important de confronter le public à des fictions comme Matrix qui, tout en ayant une logique, ne font pas semblant d'être vraies. C’est à cette condition qu’on pourra dire « puisqu’on peut faire un film purement fictionnel qui explique que les impressions de déjà-vu proviennent d’un bug dans une réalité virtuelle dans laquelle les machines nous ont enfermés pour nous asservir, un documentaire qui nous explique que les bizarreries structurelles de la grande pyramide leur viennent de leur origine atlante pourrait lui aussi être purement fictionnel ».

Alors, encore une fois, c'est vrai qu'il y a des gens qui ont du mal à distinguer la réalité de la fiction (de ce point de vue, l’exemple de Matrix n’est pas choisi au hasard). Il y a même des cas extrêmes de jeunes qui tuent leur camarade de classe pour faire comme dans Scream (oui, je sais, ça date d'il y a des années, mais je suis vieille et j'ai les références que je peux).

Mais ma théorie est que, justement, ces gens extrêmes, et même les gens moins extrêmes qui ont du mal à se rendre compte qu'Amadeus ne peut pas être la vraie histoire de Mozart ne sont pas assez consommateurs de fiction, puisqu'ils n'arrivent pas à envisager le concept de fiction, et la prennent pour la réalité malgré son côté exagéré et téléphoné.

Et au sujet de ceux qui se réfugient dans des mondes imaginaires parce que la réalité les dégoute, j'ai tendance à dire que le tort n'est pas à la fiction d'être trop plaisante, mais à la réalité de ne pas l'être assez. Et ça, ça a beau être difficilement remédiable, ce n'est pas une fatalité pour autant. La réalité est ce que l'humanité en fait. Il est illusoire d'espérer contrôler sa vie à soi tout seul, et pas grand monde n'est d'accord sur le type de société qui rendrait la réalité plaisante, mais il n'est pas impossible de rendre la vie de ses proches plus confortable, ou moins inconfortable. A celui que ça dérange d'avoir à ses côtés quelqu'un qui rêve trop de lui donner des raisons de s'intéresser à sa vraie vie.

J'en reviens au débat sur les spectacles de prestidigitation : pour al, l'intérêt est d'essayer de comprendre le truc. Pour moi, l'intérêt est, sachant qu'il y en a un, de faire semblant qu'il n'y en a pas. En gros, la question, c'est de savoir s'il vaut mieux lever le voile du mystère ou profiter du fait qu'il y ait un mystère. La quête de savoir est légitime. Mais la quête de sensations l'est aussi. Nous ne sommes pas que des yeux et des oreilles, nous avons aussi des émotions qui influencent la façon dont ce que perçoivent nos yeux et nos oreilles vont prendre sens dans notre cerveau. Du coup, exercer son émotivité avec la fiction est aussi important qu'enrichir son savoir avec la dissection.

Ce qui est sûr, c'est que la fiction n'est pas le mensonge, puisque la fiction affirme que ce qu'elle raconte n'existe pas. Elle se sert de ce qui n'existe pas pour créer une réflexion sur ce qui est, et permettre d'appréhender une vérité qu'on n’aurait pas vue, sinon, trop occupé à regarder la vérité par son bout de lorgnette.

Repost 0
Published by tchoucky - dans Méta-écritures
commenter cet article
13 avril 2016 3 13 /04 /avril /2016 17:14

 

Aujourd'hui, enfonçons quelques portes ouvertes.

Il semble établi que le livre, c'est mieux que le film, que le film, c'est mieux que la BD, que la BD, c'est mieux que la série live, que la série live, c'est mieux que le manga, et que le manga, c'est mieux que les dessins animés. Le tout étant mieux que les jeux vidéo.

Je veux dire par là que celui qui lit des livres est considéré comme intelligent, et celui qui joue aux jeux vidéo est considérée comme bête.

A première vue, c'est une façon caricaturale de résumer les choses. On peut même dire que cette idée n'est franchement plus d'actualité aujourd'hui, qu'on a de plus en plus de respect pour les jeux vidéo en tant qu'œuvre artistique, et qu'à l'époque où j'étais à l'IUFM (et où l'IUFM existait encore), on nous avertissait déjà de ne pas dénigrer les connaissances d'un élève s'il les avait acquises en jouant à Assassin’s Creed !

Je suis bien consciente de tout cela. Je ne suis pas spécialement provocatrice ou avant-gardiste. Si, à trente-six ans, en tant qu'adulte, je fais une émission Youtube sur les dessins animés destinée à être regardée par d'autres adultes, si je la mets en ligne sur Internet, là où elle peut être trouvée sans peine par ma famille ou mes employeurs potentiels, c'est parce que j'estime que ce genre d'activité n'est plus déshonorant dans la société d'aujourd'hui, que, même s'il reste sans doute quand même des gens dans mon entourage pour me juger stupide d'avoir cette activité, rares sont les personnes qui vont en tirer des conclusions erronées sur mes compétences intellectuelles, et que, dans tous les cas, le concept d'exercer une réflexion narratologique sur autre chose qu'un grand classique de la littérature est un choix aujourd'hui suffisamment compréhensible par n'importe qui pour que je puisse défendre ma position si jamais on me le demande.

Cependant, je continue à entendre des collègues tenir des propos du style "Mon gamin me désespère, il ne lit pas. Pourtant, j'ai essayé de lui trouver des livres en rapport avec les sujets qui l'intéressent, mais il ne veut pas, il n'aime que les mangas et les films, qu'est-ce que je dois faire ?"

Et les autres collègues d'acquiescer avec compassion, car c'est un fait établi qu'un enfant qui ne lit pas, c'est tragique. Moi, je me tais. Je pourrais répondre "Hé bien, ne l'oblige pas à lire, fais-lui voir des films de plus en plus complexes et invite-le à en discuter, emmène le voir des expos d'estampes japonaises pour lui montrer dans quelle culture sont nés les mangas, et puis, parle-lui, toi, des livres que tu as lus, de ce qui t'a intéressé dedans, et des points communs qu'il y a avec les histoires de ses films, de ses mangas. Il ne lira peut-être pas davantage, mais il saura au moins ce qui existe dans la littérature, il y a mille et une autres façons de se cultiver". Mais le fait est que je ne suis moi-même pas très sûre de ma position. J'ai été une très grande lectrice étant enfant. Ca ne m'a pas aidé à avoir une bonne orthographe, ni à être bonne élève, ni à être suffisamment brillante pour qu'on me considère comme intelligente en société, mais ça m'a tout de même donné un certain esprit critique, et un grand nombre de références à comparer. Aujourd'hui, j'ai le sentiment que j'aurais eu tout autant d'esprit critique et de références si au lieu d'être une grande lectrice, j'avais été une cinéphile fanatique. Mais le fait est que lire, c'est tout de même une activité qui implique plus d'efforts, qui mobilise davantage l'imagination. Il faut se représenter la scène dans sa tête, faire la mise en scène soi-même, zoomer soi-même sur le détail qui rendra la scène intéressante, flouter soi-même la partie du décor inutile qui risque de distraire du reste de la scène. Le film, le manga, la BD, les dessins animés, ce sont des supports visuels, ils font cette mise en scène pour nous. Le jeu vidéo nous distrait en nous faisant participer à l’action et on ne perçoit définitivement pas l'histoire de la même façon que si on l'avait lue.

Alors, voilà, je pense qu'il n'y a pas de hiérarchie des supports, je pense que l'important, c'est de nourrir son esprit de fiction, parce que la fiction permet d'envisager la réalité sous un angle qu'on ne pourrait pas envisager en se cantonnant à son univers quotidien, mais je ne suis pas capable de l'affirmer avec force. Une part de moi me souffle : "Tous ces supports agissent sur toi différemment. Comment peux-tu être sûre que leur effet à long terme sera le même?"

Sincèrement, je n'ai pas la réponse à cette question, mais je suis sûre d'une chose, c'est qu'on ne peut pas "intéresser un enfant à la lecture". On peut l'intéresser à l'histoire d'Hansel et Gretel, on peut l'intéresser à la documentation sur les dinosaures, on peut l'intéresser à tout un tas de contenus, mais on ne pourra pas l'intéresser à "la lecture" en tant que telle. Pourquoi lirait-on pour lire ? Il n'y a pas de lecture sans objet, et c'est l'objet qui est intéressant. Pour paraphraser un de mes trente-six mille auteurs préférés, Daniel Pennac, "le verbe lire, comme le verbe aimer, ne supporte pas l'impératif". On peut obliger un enfant à lire, mais on ne peut pas l'obliger à aimer lire. Pas plus qu'on ne peut l'obliger à aimer l'histoire d'Hansel et Gretel ou la documentation sur les dinosaures, mais curieusement, ce n'est pas l'histoire d'Hansel et Gretel ou la documentation sur les dinosaures que les parents cherchent à vendre à leur enfant, mais juste la lecture, peu importe sur quoi elle s'exerce. Voyant qu'Hansel et Gretel ne marchent pas, ils mettent l'enfant devant la Petite Sirène, ou le Club des cinq, n'importe quoi, l'important, c'est que l'enfant ait un livre en main.

Maintenant que j'y pense, il y a sans doute une raison au fait que j'ai été une enfant qui lit. Mes parents n'ont jamais cherché à me vendre "la lecture". A la place, ils ont toujours cherché à me vendre tel ou tel livre. Parfois ils ont été très insistants, parce que ce livre-là était LE livre, je DEVAIS l'avoir lu, ça DEVAIT faire partie de mes connaissances. Le résultat, c'est que je voue une haine farouche aux Trois Mousquetaires et à Notre-Dame de Paris. Par contre, je n'ai jamais détesté la lecture. On ne m'en a jamais dégoutée.

Encore une fois, je ne suis pas complètement réfractaire à l'idée que la lecture, en obligeant son lecteur à se concentrer et à se représenter mentalement ce qui est décrit, mobilise plus de ressources intellectuelles que ne le font les autres supports. Un esprit exercé par la lecture, je ne sais pas s'il est plus critique et plus riche qu'un autre, mais il est sans doute plus patient, plus discipliné. Je suppose. Je ne peux ni le vérifier, ni le prouver. Je doute que la patience et la discipline soient réellement ce que recherchent mes collègues effrayés, mais c'est au moins une vertu. Est-ce que la lecture est également plus efficace pour développer un esprit autonome et critique ? Encore une fois, je ne sais pas ; ce que je sais, c'est que l'idée que seule la lecture permet de développer cela est bien ancrée dans l'inconscient collectif, et qu'on a tendance à ne pas considérer comme cultivé quelqu'un qui ne connaitrait l'histoire de Madame Bovary que parce qu'il a vu le film.

C'est vrai qu'un film adapté d'un livre, ce n'est pas la même chose que le livre, que souvent il y a réinterprétation de l'œuvre, et que parfois, on trouve dans le livre original des éléments qui n'étaient pas dans le film. Mais toute question d'adaptation et d'original mise à part, si nous prenons deux fictions différentes, que nous en racontons une en livre et une en jeu vidéo, et qu'ensuite nous nous demandons quelle est objectivement la meilleure histoire, celle racontée en livre ne sera pas automatiquement la plus intelligente. Osez me dire que Fifty Shade of Grey, c'est intelligent, et que Dishonored, c'est bête.

Quelque chose qui semble beaucoup surprendre, dans notre émission Youtube (et, réalisant que vous êtes peut-être arrivé sur ce blog par hasard et ne savez pas de quelle emission je parle, je remet un lien), c'est qu'elle prouve qu'on peut tenir un discours intelligent, même sur un dessin animé. Ca ne devrait pas surprendre. Il y a une réflexion intelligente à mener sur tous les supports. Aucun ne vaut mieux qu'un autre, ils servent l'histoire différemment, c'est tout.

Un auteur qui aurait à la fois les compétences et les moyens pour écrire un livre, programmer un jeu vidéo, faire un dessin animé, tourner un film, ou dessiner une BD et qui aurait une bonne histoire en tête ne se poserait pas la question de quel support est mieux dans l'absolu, mais se demandera quel support est mieux pour cette histoire-là, en particulier, au vu de son développement, de comment il faut qu'elle soit narrée pour être plaisante.

Dans la triste réalité, personne n'a toutes ces compétences et tous ces moyens à la fois. Tu as en tête une bonne histoire pour un film, un manga, un jeu vidéo, mais tu ne sais ni dessiner, ni programmer, et tu n'as pas d'argent pour monter un film ? La plupart du temps, tu vas simplement te cantonner au roman, qui est le plus facile à faire avec peu de moyens. Et là, attention, tu dois VRAIMENT choisir de faire de ton histoire un roman. J'ai lu des livres qui essayaient de transposer maladroitement ce qui aurait du être un effet de montage, de caméra subjective, d'angle de vue. Et évidemment, en narration, c'était incongru.

Il n'y a pas de hiérarchie des supports, mais il y a une différenciation à faire. Chaque support a ses règles, ses effets et parfois, il y a des choix de supports malheureux.

Legacy Of Kain est sûrement la meilleure histoire de voyage dans le temps et de lutte contre le destin que je connaisse. Mais il paraît qu'en tant que jeux vidéo, c'est vite lassant, parce que le gameplay n'est pas agréable. De même, le support du visual novel m'a immédiatement intéressée lorsque j'ai découvert "Le sanglot des Cigales". Ce nouveau mode de narration et son exploitation à travers les bruitages et le rythme m'a semblé plein de potentiel. Mais le sanglot des cigales fait l'erreur d'essayer de retranscrire des gags visuels de manga de manière écrite et bruitée. Ca ne fonctionne pas. Pas plus que ça ne fonctionne dans Fullmetal Alchemist Brotherhood.

Les gags visuels en une case des mangas sont faits pour être des gags visuels en une case. Le visual novel doit s'appuyer sur le rythme avec lequel les dessins, les phrases et les bruitages apparaissent. Un jeu vidéo doit être avant tout un jeu, et avant tout plaisant à jouer.

Bien sûr, ce n'est pas juste une question de choix de support. On n'aurait pas pu raconter XIII avec des dessins Chibi. On n'aurait pas pu faire dessiner Signé Furax par Alex Ross. Ca ne l'aurait vraiment, vraiment pas fait.

En un mot comme en cent, je ne sais pas si la lecture force ses pratiquants à réfléchir davantage, mais je suis sûre d'une chose, tous les supports sont propices à créer de bonnes fictions qui incitent à la réflexion.

De plus, quand j'y réfléchis, ce qui m'a aidé à développer mon esprit critique, ce n'est pas tant d'être une grande lectrice que d'être une boulimique de lecture qui lisait tout et n'importe quoi. Un comic qui traine sur le bureau de mon cousin ? Un vieux livre avec une reliure dorée dans la bibliothèque de mes parents ? Je feuilletais pour voir et des fois, me mettais à lire. Mais surtout, ce qui m'a donné toutes ces références, ce n'est pas seulement d'avoir lu tout et n'importe quoi, c'est d'avoir écouté d'autres parler de ce qui les intéressait. Je n'ai jamais accroché à Balzac, mais je vous jure qu'après avoir entendu mon amie Marie-Claire vous parler de Rastignac, vous le considérez comme incontournable. J'ai le style de Tolkien en horreur, mais je vous jure qu'entendre mon ami Ambroise en parler était passionnant.

J'ai eu la chance de rencontrer des gens très divers et variés avec des centres d'intérêts très divers et variés. J'ai eu la chance qu'ils me parlent de leurs centres d'intérêt. Ce qui fait que j'ai pu acquérir une culture que je n'aurais pas pu me forger seule. Je ne joue pas, mais je connais les jeux vidéo parce que je regarde d'autres jouer. Je ne lis pas de science fiction, mais je connais quelques grandes lignes parce que j'ai entendu d'autres en parler. Et surtout, j'ai eu la chance de rencontrer des gens qui lisaient, des gens qui ne lisaient pas, des gens qui lisaient un peu, des gens qui faisaient autre chose. Et ça m'a permis de considérer que tous les supports se valent et qu'il n'y en a pas un qui doit être négligé.

Alors, au final, la question n'est pas tant de savoir quel support est meilleur pour le développement de l'esprit. La question est de ne pas se cantonner à un seul, d'en consommer le plus possible et d'inviter les gens qui consomment ceux que nous ne consommons pas à nous parler de leur consommation.

Si hiérarchie il y a, je n'en vois qu'une, celle qu'il y a entre la fiction et le documentaire. La fiction permet à l'esprit de faire des hypothèses, d'envisager des situations et leurs conséquences. Le documentaire donne des faits. L'une fait réfléchir, l'autre informe. Le documentaire-fiction occupe une place bâtarde entre les deux, mais du moment qu'il est franc sur ce qu'il est, il vaut autant que n'importe quoi. En tout cas, que ce soit pour le documentaire, la fiction ou le docu fiction, la question de la hiérarchie des supports ne se pose pas. Dans tous les cas, tous les supports sont exploitables. Il s'agit seulement de bien les exploiter.

Repost 0
Published by tchoucky - dans Méta-écritures
commenter cet article
4 mars 2015 3 04 /03 /mars /2015 19:59

 

Il y a un certain temps, puisqu’au final, je traine ce projet d’article depuis un certain temps, une suite de liens m’a amenée à lire cet article sur une série que je ne connais pas, par une blogueuse dont je n’ai pas lu grand-chose d’autre, même si j’ai un peu lu son compte twitter. Je n’ai pas l’intention de critiquer l’article, qui me paraît dans son ensemble bien écrit et cohérent, et dont je ne peux pas juger le fond, puisqu’il est sur une série que je ne connais pas. Ce sur quoi j’aimerais revenir c’est cette information donnée en début d’article, qui m’a quelque peu perturbée. Le but de la série en question « True Blood », serait, aux dires de la blogueuse qui le tient apparemment du réalisateur lui-même, de faire une métaphore des droits des homosexuels, mais en remplaçant les homosexuels par des vampires…

Ce qui m’a rappelé deux autres détails tout aussi perturbants. Selon d’autres commentaires lu çà et là sur internet, les loups garous de Twilight pourraient bien être, eux aussi, une métaphore des homosexuels rejetés par la société parce que différents. Même chose pour les loups garous d’Harry Potter, et ce serait la raison pour laquelle les fans d’Harry Potter détesteraient particulièrement le fait que Lupin se marie avec une femme au cours de la série. Quant aux X-men, ils seraient carrément une métaphore des juifs persécutés.

Se servir d’une métaphore pour transposer un fait de société dans un autre contexte, c’est une recette à laquelle j’adhère complètement. Ça permet d’en décrypter les mécanismes de manière plus neutre en ôtant un contexte trop chargé d’émotions pour avoir un jugement objectif. Mais j’adresse un message général à tous les auteurs de fiction passés et à venir. Au nom des dieux, de Morgan Freeman, et des petits anges, réfléchissez bien à vos métaphores et à ce qu’elles signifient.

Les homosexuels seraient donc des vampires. Ok. Oubliez Twilight cinq minutes, vous voulez bien ? Les vampires, c’est des créatures qui survivent en buvant du sang humain, et donc doivent tuer pour subsister. Impérativement. Pour parvenir à leurs fins, ils sont dotés de pouvoirs extra-humains, comme se changer en chauve souris, passer à travers les murs, marcher au plafond, et autres selon les fictions. Mais en tout cas, ils sont en général tous puissants. Et impossibles à tuer sauf en remplissant des conditions très précises, et généralement très difficiles à remplir. Et obligés, sous peine de perdre la vie, de tuer des humains. Bref, les vampires, c’est dangereux, c’est obligé d’être méchant que ça le veuille ou non, bref, c’est quelque chose dont il est très légitime d’avoir peur, et dont il est très légitime de ne pas vouloir dans sa société.

Bon, dans True Blood, ils ont apparemment résolu la question d’être obligés de boire du sang pour survivre, et l’article que j’ai lu ne me dit rien concernant leur puissance et leurs pouvoirs, mais il n’empêche que si les vampires de True blood ont le droit de prétendre à une place dans la société au moment de la série, c’est parce qu’ils sont DEVENUS aptes à s’intégrer à la société. Ils ne l’étaient pas au départ. La peur qu’ils provoquent chez les gens n’est pas infondée.

Les homosexuels, eux, ont toujours été des gens normaux, sans superpouvoirs, qui ne boivent le sang de personne, ne sont dangereux pour personne et dont on n’a aucune vraie raison d’avoir peur. La légitimité de leur droit à être traité comme des gens normaux est infiniment plus évidente que celle de vampires repentis. Je regrette. La métaphore ne marche pas.

Pas plus que ne marche la métaphore du loup garou comme représentant de l’homosexuel. Pas plus que ne marche la métaphore du mutant comme représentant du juif. Pour exactement les mêmes raisons. Contrairement aux vampires, les loups garous et les mutants ne sont pas tenus d’être dangereux pour les humains sous peine d’y perdre la vie, mais ils ont la possibilité de l’être, d’une part ; et d’autre part, il arrive souvent qu’ils perdent le contrôle de leurs pouvoirs et soient dangereux pour les autres. Et, dans le cas particulier des mutants, certaines mutations, comme celle de Malicia, par exemple, sont un véritable handicap, qui leur pourrit la vie et dont il est tout à fait légitime de vouloir guérir plutôt que de se l’infliger au nom d’une volonté de faire valoir son droit à être soi-même. En revanche, je ne vois aucune circonstance où le judaisme pourrait devenir un handicap (indépendamment du regard des autres). En plus, concernant les mutants, cette différence entre la métaphore et la réalité a également pour effet de rendre les mutants incroyablement antipathiques, incapables qu’ils sont, au moins dans les adaptations, de comprendre qu’un mutant comme Malicia puisse vouloir cesser d’être un mutant. Sur ce point, si métaphore il y a, elle n’atteint pas du tout son objectif, c’est même plutôt le contraire !

Indépendamment des spécificités de l’intrigue et des personnages, les loups garous, les mutants et les vampires, on a des raisons légitimes d’avoir peur d’eux et d’hésiter à être leur copain. Les homosexuels, les juifs, les noirs, les verts à pois roses, non, on n’en a pas. Ergo, le racisme envers les loups garous, les mutants et les vampires ne repose pas sur les mêmes mécanismes que le racisme envers les homosexuels, les juifs, les noirs, et les verts à pois roses. Les mécanismes qui pourront être mis en scène à partir de cette métaphore là ne seront jamais pertinents, et si on décide qu’ils le sont, c’est là qu’on est homophobe, antisémite et raciste.

Que faire, alors ?

Pour commencer, je pense qu’on n’est plus à l’époque où on a besoin d’utiliser une métaphore pour parler d’homosexualité dans la fiction. D’ailleurs, on est à une époque où on peut parler d’homosexualité comme ça, sans volonté revendicative, juste parce que ca fait partie de la vie. Dans Bataille d’un crépuscule d’automne, j’ai rendu un des personnages homosexuel parce que c’était la manière la plus simple de rendre une situation émotionnelle compliquée cohérente, sans raison autre. L’orientation sexuelle d’un personnage, aujourd’hui, ça devrait être un choix aussi anodin que sa couleur de cheveux ou ses loisirs. Alors, si on veut parler des conditions de vie des homosexuels du fait de leur homosexualité, autant le faire franchement, sans métaphore.

Mais parfois, il faut vraiment faire une métaphore, parce que, comme j’ai dit, la question de l’homophobie, de l’antisémitisme, de l’islamophobie, du racisme sont chargées émotionnellement, et il est difficile d’en entendre parler sans laisser ses émotions fausser son jugement. Donc, pour être compris, c’est parfois mieux de présenter le problème dans un contexte neutre. Mais alors, il est indispensable de bien réfléchir à ce qui fait et ne fait pas le problème, et choisir une métaphore qui colle. Histoire de ne pas se mettre à sous-entendre involontairement que les homosexuels sont des créatures assoiffées de sang, capable de se changer en loup et de perdre le contrôle, et que leur homosexualité est un vrai handicap objectif.

Parce que ça, c’est vraiment, vraiment, ce qu’il ne fallait pas dire.

Repost 0
Published by tchoucky - dans Méta-écritures
commenter cet article
16 septembre 2014 2 16 /09 /septembre /2014 13:21

Parlons, encore une fois, d’Internet, espace d’expression libre. Il serait exagéré de dire qu’aucun contrôle ne s’y exerce, il est toujours possible de signaler les personnes qui offensent sur les réseaux sociaux, on nomme des modérateurs sur les forums, et Youtube veille scrupuleusement à supprimer toute vidéo qui porte atteinte aux droits d’auteur (j’en sais quelque chose). Mais dans l’absolu, s’il me prend l’envie de faire un blog, rien ne m‘en empêchera. S’il me prend l’envie d’y poster mes textes, rien ne m’en empêchera. Et si ces textes sont mauvais, peu importe, ils occuperont un peu d’espace sur internet, et seront à disposition pour qu’on les lise. Le lectorat me dira qu’ils sont mauvais. Mais rien ne m’empêchera de les laisser en ligne.

J’ai fréquenté, au final, assez peu de forums d’écriture, mais j’ai tout de même remarqué des récurrences.

La possibilité d’être lu et commenté attire du monde. Du jeune monde. Des préadolescents à l’orthographe approximatif, à la connaissance du monde un peu trop vague pour construire une intrigue réaliste, et à la conscience narrative encore trop peu développée pour avoir une histoire bien structurée. Leur jeunesse, leur inexpérience, leur manque de connaissances et de culture rendent leurs écrits peu attrayants. En plus, ils sont si impatients d’avoir des commentaires qu’ils postent leur récit paragraphe par paragraphe, à même le forum, au lieu de rédiger au préalable sur Word, de relire, de réfléchir à comment rendre l’histoire intéressante. Ils n’ont pas de mauvaise volonté, et souvent même, ils ne sont pas dépourvus de potentiel. Mais ils sont impatients. Le temps s’écoule encore très lentement pour eux, une année leur en paraît dix. Ils ne sont pas disposés à entamer un interminable travail de longue haleine pour pondre un texte sublime de 400 pages. Ils donnent simplement corps à leur fantasme, sans connaître vraiment les codes narratifs du genre auquel ils s’attaquent, pour la simple satisfaction immédiate de donner corps à ses fantasmes. Le résultat est souvent illisible. Et mal reçu. Violemment reçu même. Il fait l’objet de croisades partout sur le net, de braves chevaliers défenseurs de l’art et de la langue qui se dressent contre ces pollueurs qui menacent…

Qui menacent quoi ?

Une idée contre laquelle je me bats depuis que je suis montée à Paris dans le but (chantez avec moi) d’être une artiiiiiiiste, c’est l’idée que l’art est futile, qu’il ne sert à rien. Que le théâtre, ça ne sert à rien. Que les livres, ça ne sert à rien. Qu’écrire des histoires, ça ne sert à rien. Que faire des films, ça ne sert à rien. Qu’aller au théâtre, lire des livres, voir des films, écouter des histoires, ça ne sert à rien.

A force de lutter, j’ai fini par l’admettre. Non, ça ne sert à rien. Il n’est absolument pas indispensable à la survie de l’espèce humaine d’avoir de l’art dans sa vie. C’est un luxe que l’homme s’accorde. Un luxe futile. C’est bien ça, le propre de l’homme, de ne pas se contenter de survivre. D’avoir conscience de sa propre vie, et du coup, du fait qu’elle va finir un jour, quoi qu’il fasse. Et de s’arranger, puisque la société, la technologie, la médecine repoussent cette échéance de plus en plus loin tout en réduisant le nombre d’efforts à consacrer à la repousser, pour occuper le temps qui va s’écouler d’ici là. L’occuper d’une manière qui mobilise assez l’esprit pour qu’on n’ait pas le temps de réfléchir au fait que l’occupation et la vie finiront bien par s’arrêter, et l’occuper d’une manière qui laisse une trace qui elle, restera, même après, pour compenser cet arrêt inévitable. C’est ça, l’art, un truc pour s’occuper. Eventuellement, partager une émotion. Mais même partager une émotion, c’est essayer de laisser une trace, éduquer son espèce, faire des plans à l’échelle de l’humanité, essayer d’initier un mouvement dont on ne verra pas l’aboutissement. Faire un pari que d’autres gagneront ou perdront, mais dont on ne tirera soi-même rien du tout, à part qu’on se sera occupés.

Attention, je ne veux pas dire qu’on ne doit pas prendre au sérieux ceux qui font de l’art un métier. L’art n’a pas d’autre but que lui-même, mais bon sang, que c’est une occupation complexe et difficile à mener à terme ! Je veux seulement dire que l’art est un droit. Tout le monde, talentueux ou pas, doit avoir l’autorisation de s’y essayer. Peu importe que la trace qu’il laisse soit moins plaisante ou agréable qu’une autre.

Ceux qui réussissent, dans leur recherche d’art, à créer de belles œuvres méritent le respect. Ceux qui ne réussissent pas ne méritent pas le mépris. Même si leur échec vient du fait qu’ils n’ont pas investi assez d’efforts dans leur œuvre. Ils ne sont pas tenus de faire ces efforts, et le mérite de ceux qui les font est d’autant plus grand que ces efforts ne sont pas obligatoires. L’art n’est pas un devoir. Les artistes sont des gens qui ont choisi de faire preuve d’abnégation pour créer. Sauf cas exceptionnel, ils ont fait ce choix en toute liberté, et c’est ce qui fait la valeur du don qu’ils font à l’humanité de leur œuvre. Quand quelque chose n’était pas obligatoire, on doit féliciter la personne qui l’a fait quand même, pas engueuler la personne qui ne l’a pas fait.

De même, on est pas tenu d’investir ces efforts uniquement dans des activités reconnues par la société comme nobles, et ces efforts ne sont pas dignes d’éloges uniquement dans des domaines choisis. Un auteur de jeux vidéo qui consacre des années à sortir son jeu indépendant, un cuisinier à la recherche de nouvelles saveurs, un coiffeur visagiste qui réfléchit réellement à quelle coiffure mettra le plus en valeur un visage donné, un styliste qui réfléchit réellement à quel vêtement mettra le plus en valeur un corps donné, ce sont des artistes aussi. Ca n’empêchera pas des producteurs de jeux vidéo de bâcler rapidement des gros succès commerciaux, des cuisiniers de refaire toujours les mêmes recettes, des coiffeurs et des stylistes de suivre des normes préétablies pour des corps et des visages génériques. Est-ce qu’on doit pourtant refuser le nom d’artiste à celui de leur collègue qui fait leur métier avec tous les efforts d’un artiste ? Non. Il n’y a pas de mauvais art, et il n’y a pas de mauvais artiste. Il n’y a que des œuvres, qui sont ou pas des œuvres d’art.

Alors voilà, internet est bourré de textes peu attrayants pour un lecteur, qui, d’œuvre d’art, ne méritent pas le nom. Ecrits rapidement, sans expérience ni du monde, ni de ce qui a déjà été écrit, sans effort investi dans la narration, ce sont seulement des textes de jeunesse. Parfois, ce sont les brouillons de quelque chose de mieux. Parfois, on devine les bonnes idées derrière l’inexpérience. Mais non, ce ne sont pas des œuvres d’art. Peut-être leurs auteurs devraient-il les garder pour eux plutôt que les poster sur internet, là où tout le monde peut les voir, mais internet est un espace d’expression libre, donc techniquement, rien ne leur interdit de les y poster. Le résultat, c’est que le lecteur à la recherche d’art voit sa vision obstruée par tous ces textes inaboutis et inesthétiques. L’exaspération qu’il en éprouve est légitime. L’agressivité qu’il décide d’avoir vis-à-vis des auteurs en herbe qui entravent sa quête l’est-elle ?

Non. La recherche d’œuvre digne d’intérêt, c’est aussi une activité à laquelle on n’est pas obligé de se consacrer, qu’on a le droit de faire avec plus ou moins d’efforts, et dont on peut être fier quand on la mène à bien. Le peintre du dimanche qui n’arrive pas à faire de beaux tableaux va-t-il insulter ses mains pour ne pas être assez habiles ou sa tête pour ne pas avoir de belles idées ? Non. Il va continuer ou laisser tomber. Il sera exaspéré, et il aura le droit, mais il aura accepté que l’obstacle ne soit somme toute qu’un obstacle, un obstacle qu’il n’est pas obligé d’affronter.

Bien sûr, il est difficile de ne pas exprimer sa colère quand l’obstacle est du à l’action d’une autre personne, qui, si elle pensait comme on pense soi-même, n’agirait pas ainsi. On a tendance à se dire que les seules motivations de cette personne sont la malveillance ou la bêtise, deux choses impardonnables. Mais réfléchissons. En mettant en ligne leur texte inabouti, à qui les auteurs en herbe font-ils le plus de tort ? Au lecteur, qui peut deviner très rapidement si le texte vaut la peine d’être lu et passer son chemin si ce n’est pas le cas, ou à eux-mêmes ?

C’est dommageable pour eux, car ça montre le chemin qui leur reste à parcourir. On a l’impression que c’est dommageable à l’Art qu’il existe de mauvais textes, mais ce n’est pas le cas. Et quand bien même. Est-ce que l’art mériterait vraiment qu’on chasse ces écrivains en herbe plutôt que de les éduquer ? Parce qu’ils sont éducables. Je le sais. J’en ai vu, de mauvais auteurs qui s’amélioraient en grandissant. J’ai même été l’un d’entre eux.

J’ai eu treize ans à une époque où, dieu merci, il n’y avait pas Internet. A part mes parents et mes amis de l’époque, personne ne sait les textes de merde que je pouvais pondre à cette époque-là. Mais je ne doutais de rien. J’avais des idées en tête, je les écrivais, et je ne voyais sincèrement pas la différence entre ce que j’écrivais et les livres que je lisais (et pourtant, je lisais beaucoup). Je lisais ces livres pour y trouver des choses qui n’avaient rien à voir avec le style ou l’orthographe, alors quand j’écrivais, je ne reproduisais ni le bon style, ni la bonne orthographe : je n’en avais même pas l’idée. Je voulais rêver des situations prenantes, et je ne me doutais pas encore qu’il fallait plus que ça pour faire un bon récit. J’écrivais avec mes expériences de lecture de gamine de 13 ans.

A 13 ans, on ne sait pas, on a encore à grandir. Et j’ai pu grandir parce que personne ne m’a interdit d’écrire. Parce que personne ne s’est offensé que je me prenne pour une artiste que je n’étais pas. Parce que l’art, c’est futile, on peut, et on doit, le laisser aux enfants pour qu’ils puissent grandir, même si grandir, au final, c’est futile aussi. Puisque tout est futile, rien n’est futile.

Repost 0
Published by tchoucky - dans Méta-écritures
commenter cet article
6 avril 2014 7 06 /04 /avril /2014 16:42

Souvent, il m'arrive de détester une œuvre que tout le monde adore, à cause de l'histoire qu'elle raconte. Souvent, mon antipathie pour cette histoire se heurte à une grande incompréhension, et je me surprends à ne pas trouver les mots pour expliquer cette antipathie, à ne pas trouver d'autre argument que « c'est inesthétique ». Cet argument ne suffit en général pas à éclairer mon interlocuteur sur le pourquoi de ma réaction, pourtant, le souci est que, si je le dis, c'est que c'est exactement ça qui la motive : l'esthétique de l'histoire m'a déplu.

« Mais c'est tout à fait crédible » me répond-on.

« Mais c'est cohérent. »

« Mais c'est vraisemblable »

Et je me retrouve à répéter encore une fois « Je n'ai pas dit que c'était invraisemblable, j'ai dit que c'était inesthétique ».

Je suppose que la motivation de la plupart des lecteurs, pour aller se perdre dans une histoire, c'est de s'évader, et que, pour ces lecteurs, la seule raison qui puisse pousser à détester une histoire, c'est ce qui empêche d'y croire, de s'y perdre. Moi, je me perds dans une histoire pour faire le plein des sensations dont j'ai besoin pour affronter le monde réel, et du coup, j'ai besoin que l'esthétique de l'histoire soit au service de ce besoin.

Parce qu'on ne s'en rend pas forcément compte, à première vue, mais une histoire a une esthétique.

A première vue, on pourrait croire que la question de l'esthétique ne concerne que la façon dont on agence les mots pour faire de jolies phrases, ou les images pour faire de beaux visuels, bref, que le support qui sert à raconter l'histoire. Mais elle concerne aussi la manière dont les événements de l'histoire vont être agencés entre eux, et l'humeur générale qui va s'en dégager. Il semble simplement que cet problématique ne soit pas aussi brûlante pour tout le monde qu'elle l'est pour moi.

Pour autant, mes auteurs préférés n'y sont pas indifférents puisqu'ils savent agencer leur histoire d'une manière qui me parle, me touche, m'apporte ce que je recherche, mais je découvre souvent en écoutant leurs interviews que ce savoir est plus instinctif que réfléchi. L'objectif de ces auteurs est de captiver, et ils perçoivent spontanément quels sont les ingrédients d'une histoire qui captive sans se demander comme je me le demande, quels sont ses ingrédients. En même temps, c'est normal. Moi, je suis le critique. Eux, ils sont les auteurs. Ils peuvent difficilement avoir le recul qu'il faut pour faire cette analyse, et s'ils la faisaient, ils perdraient sans doute la spontanéité qui fait la valeur de leur histoire. Mais toujours est-il que, dans leur quête du sensationnel et du captivant, mes chers auteurs tombent souvent dans le piège d'ajouter la péripétie de trop à une histoire qui en avait déjà bien assez, juste pour surprendre, juste pour étonner, sans réaliser qu'ils changent le sens profond de leur histoire en le faisant, ou qu'ils rendent inutile tout un pan de l'univers qu'ils s'étaient tant acharnés à construire. Et pourquoi se l'interdiraient-ils ? Leur public aime être surpris. Leur public aime être étonné. Leur public n'a pas besoin, comme moi, d'un sens profond à l'histoire, ou d'un univers dont aucun élément n'ait été créé en vain.
Et je me retrouve, seule face à une foule, à expliquer « je n'aime pas, c'est inesthétique », et me voir répondre « mais c'est crédible, c'est cohérent, c'est surprenant, c'est imaginatif ».

Oui, c'est tout cela. Mais moi, je voulais que ce soit esthétique.

Entendons-nous bien : ces histoires plaisent telles qu'elles sont parce qu'elles sont ce qu'on attend d'elles. A partir du moment où elles satisfont un public, elles gagnent le droit d'être ce qu'elles sont. Je ne demande pas à tout le monde de me ressembler. Surtout si mes besoins vis à vis d'une histoire sont uniques en leur genre. Vous avez le droit d'aimer ce que je n'aime pas. Si je vous embête en vous racontant que je n'aime pas, ce n'est pas pour vous donner une info sur l’œuvre que vous aimez, c'est pour vous donner une info sur moi : ce que j'aime dans cette œuvre et ce qu'il ne fallait pas m'enlever. Répondez-moi « moi, ça ne me dérange pas, que le sens profond soit changé, je n'aimais pas le sens que ça avait avant », ou « moi, ça ne me dérange pas qu'il y ait un arc qui soit laissé de côté, je n'aimais pas cet arc ». Je pourrais vous demander pourquoi vous ne l'aimiez pas, et à défaut de tomber d'accord, nous pourrons au moins comprendre nos positions respectives sur cette œuvre.

Parce qu'au fond, le but n'est pas d'être d'accord, le but est de comprendre sur quel point idéologique nous divergeons, histoire de pouvoir en tenir compte, dans nos futurs dialogues.

Bref, quand je reproche à une histoire que vous aimez de ne pas être esthétique, contredisez-moi sur la question de l'esthétique. Ne me parlez pas de cohérence, ou de sensationnel, répondez à la question que je viens de soulever. Ou répondez-moi que cette question ne vous intéresse pas, aussi, c'est permis. On a pas tous les mêmes besoins.

Repost 0
Published by tchoucky - dans Méta-écritures
commenter cet article
28 novembre 2013 4 28 /11 /novembre /2013 08:15

La triste nouvelle tourne depuis quelques mois sur le net parmi les fans de comics. Batwoman n’épousera pas sa petite amie, comme les auteurs en avaient décidé depuis un an. DC Comics s’y est opposé. Scandale ? Homophobie ? Peut-être, mais cette anecdote soulève mine de rien quelques questions intéressantes.

Aujourd’hui, en 2013, on peut dire bien des choses de l’introduction des personnages homosexuels dans la fiction, mais ce qui est sûr, c’est que, comme pour les personnages féminins ou les personnages de couleurs, cette introduction s’est banalisée. Et tant mieux.

Parce que, si la fiction n’a pas pour but d’être le portrait exact de la réalité, si elle a plutôt pour rôle de donner corps à la vie intérieure de l’auteur et du lecteur, de guérir des angoisses profondément enfouies au fond de soi, voire de déclencher des réflexions sur la manière d’appréhender la réalité, c’est une bonne chose que dans l’inconscient collectif, l’humanité ne soit pas réduite à l’homme blanc hétérosexuel. Il s’agit d’éduquer le public de manière à ce que femmes, homosexuels et gens de couleurs soient une réalité tellement bien intégrée à son imaginaire qu’il peut en croiser au fil de ses lectures sans relever la particularité que constitue pour ce personnage son sexe, son orientation sexuelle, ou sa couleur plus qu’il relèverait la particularité que constitue sa couleur de cheveux ou sa marque de boisson préférée.

En un mot comme en cent, l’homosexualité dans la fiction, aujourd’hui, ça ne doit plus juste être là pour montrer qu’on est un auteur trop rebelle, qui ose et fait de la provoc. Parce qu’aujourd’hui, ça ne devrait plus être politiquement incorrect ou provoquant.

Lorsque DC Comics répond aux journalistes que ce n’est pas au mariage homosexuel qu’il s’oppose, mais au mariage tout court, je ne sais pas quel est le degré de sincérité dans cette déclaration. Il y a de fortes chances que ce soit juste un prétexte intelligent trouvé par un directeur de com intelligent. Ce que je relève, surtout, c’est que cet argument est plausible. Marier un super-héros, le faire passer dans le camp des adultes qui fondent une famille, le faire quitter le camp des adolescents célibataires auxquels les lecteurs peuvent s’identifier a toujours posé problème à l’industrie du comic book, au point qu’on en arrive à des pirouettes scénaristiques tel que Peter Parker qui fait un pacte avec le diable pour changer son passé et annuler son mariage. Ce n’est pas franchement plus acceptable quand il s’agit d’un couple hétérosexuel, mais en tout cas, on n’a pas attendu les mariages entre couples du même sexe pour avoir cette allergie au mariage dans la fiction.

Dans ce cas précis, il doit y avoir une bonne dose de mauvaise foi dans l’argument, je ne le nie pas, mais ce qui m’interpelle, c’est que, quelle que soit la raison pour laquelle on l’a annulé, ce mariage POUVAIT être un mauvais choix scénaristique.

Je connais mal le sujet. Il y a, au final, assez peu de comics que j’ai suivi en intégralité, trop long, trop compliqué, trop de personnages. Je ne connais le personnage de Batwoman que par la série 52, qui se focalisait moins sur elle que sur sa petite amie, Renée Montoya, personnage à première vue plus complexe et plus intéressant. Et depuis, le reboot a eu lieu, et je dois dire que l’univers de New 52 ne m’intéresse pas. Bref, je ne sais pas du tout si le personnage de Batwoman se prêtait à devenir une femme mariée, je ne sais pas du tout si l’intrigue amoureuse qui se déroulait entre elle et sa nouvelle petite amie se prêtait à aboutir à un mariage. Je ne sais qu’une chose, c’est que ce qui intéresse les médias dans l’annulation de ce mariage, c’est qu’il s’agissait d’un mariage homosexuel. Et la question que je me pose, c’est « Est-ce que ce mariage aurait été planifié si Batwoman avait été hétérosexuelle ? » Il est possible que oui. Il est possible que non. On ne peut pas le savoir, à moins d’être dans la tête des auteurs. Mais ce qui est sûr, c’est que c’est, dans l’absolu, une mauvaise idée de mettre en scène un mariage homosexuel JUSTE pour mettre en scène un mariage homosexuel.

Parce que nous ne devrions plus être à l’époque où on met de l’homosexualité pour l’homosexualité, dans la fiction. Parler de l’homosexualité ne devrait plus être provocateur. Nous sommes à une époque où ça devrait être normal d’en trouver dans la fiction, parce qu’on a accepté leur existence dans le monde réel, qu’on a admis qu’ils sont des personnes toutes banales, qui fréquentent les mêmes cinémas, les mêmes librairies, les mêmes Starbucks, les mêmes Mcdo, bref, des gens ordinaires. Nous sommes à une époque ou voir deux hommes s’embrasser dans la rue devrait donner à penser « Comme c’est mignon, ces amoureux qui s’embrassent ! » (ou alors "qu'il font chier, ces couples heureux, à étaler leur bonheur sous les yeux des célibataires", ça marche aussi), et où du coup, lire la romantique histoire d’amour entre deux personnes du même sexe devrait faire le même effet, ni plus ni moins. Nous sommes à une époque où on ne devrait pas faire une histoire sur un couple homosexuel pour être révolutionnaire et osé mais pour montrer une histoire mignonne et romantique entre deux personnes.

Oui, je sais, nous ne sommes pas réellement à l’époque que je viens de décrire. En tout cas, pas en France, c’est sûr. Mais nous devrions l’être. Avec notre passé, notre culture, notre mémoire, nous devrions être à cette époque-là. Et pour avoir une chance de rendre réelle cette époque-là, nous devrions nous conduire comme si nous étions à cette époque là.

Un jour, un de mes amis revient du cinéma avec un grand sourire jusqu’aux oreilles et me dit « Tu devrais voir « I love You Phillip Morris » c’est super beau, c’est une histoire d’amour. » Le gars en question n’étant pas spécialement porté sur le romantisme d’habitude, je flaire qu’il y a quelque chose de particulier avec cette histoire d’amour-là, et ce quelque chose, je le découvre en voyant les affiches, il s’agit d’une histoire d’amour entre deux hommes. Contente à l’idée de voir un film qui présente un couple d’homosexuel en le traitant comme un couple classique de fiction, je regarde le film, et suis TRES déçue.

1)Non, ce n’est pas une histoire d’amour. C’est l’histoire d’un brave gars (enfin, il n’est sauvé d’être un cliché que par le fait d’être un homme, sinon, il a tout de la demoiselle en détresse creuse et sans personnalité qu’on aimerait ne plus voir apparaître dans la fiction) qui rencontre le mec qu’il ne faut pas et gâche sa vie en se mettant en couple avec ce sale type.

2)C’est une comédie. Pas drôle. Il faut dire que la moitié des gags est censée venir du fait que le héros est un escroc dépourvu de moralité, ce qui ne me fait pas rire, l’autre moitié est censée venir du fait qu’il s’agit d’un couple homosexuel, ce dont en toute sincérité, je ne vois pas pourquoi c’est censé me faire rire.

Attention, mon cas n’est pas une généralité. Il existe un public aux histoires d’homosexuels dont le seul but est d’être des histoires d’homosexuels, sinon, le genre Yaoï n’aurait pas tant de succès. Si j’en crois une analyse trouvée sur Youtube récemment, l’intérêt de ces histoires pour le public est que comme chacun des protagonistes est du même sexe, le lecteur peut choisir auquel des deux il s’identifie de manière plus libre que s’il s’agissait d’un couple hétérosexuel. On m’a également argué que ça permettait aux lectrices complexées d’oser assumer leur désir en s’identifiant à un garçon. Je ne ressens aucun de ces besoins. Je n’ai aucun mal à m’identifier au personnage masculin d’un couple hétérosexuel s’il me ressemble plus que le personnage féminin, et je n’ai aucun complexe vis-à-vis du désir que j’éprouve pour les hommes, donc, je ne suis pas consommatrice de Yaoï.

Je n’ai pas envie qu’on me parle d’homosexualité comme si c’était un truc bizarre et anormal. J’ai envie qu’on me raconte des histoires d’amour. Si l’histoire d’amour est bien faite, peu m’importera qu’elle se passe entre gens de sexe opposé ou de même sexe. Et si elle est mal faite, peu m’importera aussi, ça me scandalisera tout autant. J’aime les histoires d’amour, et je déteste qu’on les bâcle, quels que soient leurs protagoniste.

Bref, si j’avais lu Batwoman, j’aurais peut-être détesté l’histoire de son mariage, tout homosexuel qu’il soit, parce que je ne lui aurais pas pardonné d’être ratée, et que si ce mariage n’a été décidé que parce que les personnages sont deux femmes, ca avait de fortes chances d’être mal fait. Ceci dit, les auteurs préparaient ce mariage depuis un an, on peut penser qu’ils ont eu le temps de le construire correctement, et de manière intéressante, en un an. Et dans l’absolu, interdire à la dernière minute un élément scénaristique qui avait été annoncé il y a un an, c’est abusé, de la part de l’éditeur, donc, quoi qu’il en soit, la colère des auteurs et leur démission sont tout à fait légitimes.

En fait, la question du mariage de Batwoman, c’est un peu la même que celle de la création du personnage de Tauriel dans « Le Hobbit : La désolation de Smaug ». Qui est Tauriel ? C’est la jolie rousse que vous voyez aux côté d’Orlando Bloom sur les affiches du film, un peu partout dans Paris. Ce personnage n’existe pas, dans le livre (Legolas n’y est pas non plus, remarquez, et si j’en crois les rumeurs, son apparition dans le film devrait être suffisement épisodique pour que ce soit un peu abusé de faire une affiche dessus, mais ce n’est pas le propos). Il a été créé pour ajouter un personnage féminin à une histoire qui en manque furieusement. Ayant été une petite fille qui regarde des séries pour garçon et ressent le manque de ne pas avoir de personnage féminin auquel s’identifier, j’ai du mal à blâmer cette démarche, mais c’est exactement la même que celle de faire se marier Batwoman parce qu’elle est homosexuelle. Dans les deux cas, c’est une idée louable, mais casse pipe d’un point de vue scénaristique, parce qu’ils ‘agit d’introduire de force un élément de scénario qui n’avait pas forcément d’intérêt à être introduit dans l’intrigue. Mais dans les deux cas, le fait que ce soit casse-pipe ne veut pas forcément dire que c’est impossible à réussir. Dans le cas de Batwoman, on ne saura jamais. Dans le cas de Tauriel, affaire à suivre.

Repost 0
Published by tchoucky - dans Méta-écritures
commenter cet article
9 octobre 2013 3 09 /10 /octobre /2013 19:34

Une des vérités fausses qu’on trouve dans la fiction et à laquelle on ne peut pas s’empêcher de croire, c’est que l’histoire ne se finit jamais mal sans qu’il y ait de bonnes raison à cela.

Il arrive que le protagoniste perde, dans la fiction, mais ce n’est jamais du au hasard. Et pour cause, le hasard n’existe pas, dans la fiction. Tout ce qui arrive dans une fiction a été mis là délibérément par l’auteur, dans le but de provoquer une réaction émotionnelle et/ou une réflexion chez le lecteur. Du coup, si le protagoniste n’atteint pas ses objectifs, c’est en général à cause d’une insuffisance qui vient de lui, ou du moins qu’il peut résoudre, et l’enjeu de l’histoire va être pour lui de découvrir quelle est cette insuffisance et ce qu’il doit faire pour la résoudre. Ce faisant, il tire une leçon de vie, et le lecteur avec lui. Si l’échec est la conclusion de l’histoire, le lecteur doit recevoir assez d’éléments pour pouvoir déterminer quelle a été la cause de l’échec, et de quelle insuffisance le protagoniste s’est rendu coupable, et en tirer profit pour sa vraie vie. Bon, il y a sûrement des fictions qui cherchent juste la tragédie et l’absurde, et mettent en scène un échec parfaitement gratuit, mais même dans ce cas, il y a un but, derrière, celui de mettre en scène la tragédie et l’absurde. Rien n’est jamais gratuit, dans la fiction.

Cette absence de gratuité est confortable, si confortable qu’on est tenté d’oublier qu’elle n’appartient qu’à la fiction, que sa condition pour être est d’avoir été dictée par un auteur qui savait où il voulait aller, comment et pourquoi. Par conséquent, on est tenté, dans la vrai vie, de considérer que quelqu’un a fait preuve d’insuffisance s’il a raté quelque chose, et d’analyser son échec non pas pour en identifier les mécanismes et déterminer en toute objectivité ce qui l’a causé, s’il aurait pu être évitable et si on peut empêcher la situation de se reproduire ultérieurement, mais pour trouver ce que la personne au centre de la situation aurait du faire pour empêcher une situation nécessairement évitable, puisqu’aucun échec n’arrive jamais par hasard. En conséquence, on pose sur le problème un regard faussé, et à force de chercher une part de responsabilité à mettre sur le dos de celui qui a subi de problème, on réussit bien à un inventer une, et à l’en convaincre. En plus de son échec, le malheureux se retrouve donc enfermé dans un rôle d’insuffisant et va gaspiller son énergie à essayer de combler cette insuffisance qu’on lui a inventé plutôt que de poursuivre sa vie et dépasser son échec. Ceux qui ont échoué dans leur vie ont souvent la douleur de voir leur échec renforcé par un entourage qui s’empresse d’analyser ce qui, dans leur façon d’agir, a entraîné l’échec. Je n’ai vu quasiment personne dire à un ami qui vient d’échouer « Mon pauvre, ce n’est vraiment pas de chance, mais tu n’as aucune responsabilité. Tu as vraiment fait tout comme il fallait. Si ça n’a pas marché, ce n’est vraiment pas ta faute. » Personne n’arrive à croire qu’on puisse rater par malchance. Ce serait trop angoissant de croire que ce n’est pas parce qu’on donne le maximum que les choses vont fatalement réussir. Pourtant, il arrive qu’on donne le maximum et que les choses ne réussissent pas. Il arrive que les efforts d’une seule personne ne suffisent pas à arriver à un état de fait.

Or, cet échec peut être le fruit du hasard. Dans la vraie vie, il n’y a pas d’auteur qui a réfléchi à la manière dont les événements devraient arriver pour qu’on puisse arriver à la conclusion recherchée. Les événements arrivent, tout simplement.

La réalisation d’un objectif dépend, bien sûr, en partie, des efforts que celui qui a l’objectif a déployé pour le réaliser, et de la manière dont il s’y est pris. Mais seulement en partie. Il y a tout un tas d’éléments extérieurs sur lesquels le détenteur du projet n’a pas de prise. Parfois, on ne peut pas les anticiper toutes, les éviter toutes, et le projet échoue, non pas parce que le détenteur du projet n’a pas fait ce qu’il faut pour qu’il réussisse, juste parce que ce sont des choses qui arrivent, et que dans la vraie vie, elles arrivent parfois sans raison.

On entend souvent des phrases comme « je me suis fait tout seul », « Tout ce que j’ai aujourd’hui, je ne le dois qu’à moi-même ». Elles sont fausses. Il est impossible de se couper du monde, et il est impossible d’être la seule personne impliquée dans ses projets. Ceux qui réussissent, ils réussissent parce que rien ni personne ne les a empêché de réussir. Si quelque chose s’était dressé entre eux et leur réussite, ils n’en porteraient pas nécessairement la responsabilité.

Arriver à prendre du recul vis-à-vis de cette croyance si répandue que rien n’arrive absurdement éviterait bien des remarques blessantes, ou des interventions destructrices dans des vies déjà bien difficiles. Quand un malheur arrive à quelqu’un, on ne devrait pas chercher à savoir ce qu’il a fait pour que ça lui arrive. On ne devrait pas non plus juger de la valeur des gens en fonction de l’état de leur vie et du degré de réussite qu’elle représente. On ne devrait pas partir du principe que celui qui a raté quelque chose l’a forcément raté parce qu’il ne s’est pas donné les moyens de réussir. Parce qu’il arrive que la personne se soit donné tous les moyens, ait rassemblé toutes les conditions, ait fait la totalité de sa part de travail, mais n’ait pas atteint son objectif parce que des conditions externes l’ont rendu impossible à réaliser, ou qu’un tiers a décidé que l’objectif ne devait pas être atteint.

La malveillance gratuite existe. La maladresse bien intentionnée existe. Le hasard existe.

Alors on ne doit pas juger les gens comme on juge les personnages de fiction. On ne doit pas mesurer la valeur d’une personne en fonction de combien elle a réussi sa vie, mais en fonction des efforts qu’elle a déployés pour ça, efforts sur lesquels on ne doit jamais s’estimer assez informé. Ce n’est pas chose facile que de prendre du recul par rapport à cette croyance mystifiante que tout ce qui arrive a un but. La vie n’a pas de but, elle n’est pas simple, et la réussite dépend de plus de paramètres qu’on veut bien le croire. Dans la vraie vie, ce n’est pas forcément parce qu’on a raté sa vie qu’on est un raté.

Repost 0
Published by tchoucky - dans Méta-écritures
commenter cet article
28 août 2013 3 28 /08 /août /2013 12:38

A vingt ans, j’étais jeune fille naïve et inexpérimentée montée à Paris pour devenir comédienne, forte de la certitude que ma foi en le théâtre et en l’éducation comme remède contre tous les maux du monde me donnait le droit à une place parmi les héros qui font exister le théâtre et l’éducation tous les jours. Aujourd’hui, je suis une femme désabusée, cynique et misanthrope. Il y a entre cette jeune fille et cette femme deux obstacles, contenus dans deux certitudes que la vie a profondément ancrées en moi.

La première est que cet Humain à la rencontre de qui je voulais aller, avec qui je veux échanger pour que nous nous rendions mutuellement meilleurs ne veut pas de ce que j’ai à échanger, n’y voit aucun bénéfice pour lui-même, ni pour personne.

Je le pense parce que ce que j’ai à échanger avec autrui a été refusé, plusieurs fois, et violemment. Ce que plusieurs ont refusé peut encore être accepté par d’autres, certes, mais le fait que ça se soit produit plusieurs fois, dans des circonstances différentes, donne à penser que le refus sera constant, qu’il ne peut y avoir personne pour accepter, puisque des gens différents, venus de différents milieu, ont eu la même réaction.

La deuxième certitude est que je ne saurais de toute façon pas partager ce que j’ai à donner. Je ne sais pas, ou plutôt ne sais plus, exprimer ce qu’il y a dans mon cœur d’une manière qu’autrui entende. La plupart du temps, quand je parle, on me répond comme si j’avais dit l’exact contraire de ce que j’ai voulu dire, et les retours que j’ai sur moi sont toujours très surprenants. On voit dans mes propos des messages que je n’avais pas l’intention de mettre.

Ca me décourage d’écrire, mais je ne dois pas m’arrêter. Le risque que ces deux principales craintes qui me bloquent et m’enferment soient fondées est loin d’être faible, mais je n’ai plus le choix. J’existe, alors j’écris. Tant pis si je suis repoussée ou mal comprise. Je n’ai pas le choix. Je dois écrire, parce que je n’ai rien d’autre et ne suis rien d’autre.

Il existe, je veux le croire, des personnes prêtes à s’intéresser à ce qui ne fait pas partie de leur univers au départ, et capables de me réapprendre à être comme elles. Si je veux une chance de les rencontrer, je dois continuer à appeler.

Il y a beaucoup de choses que je n’essayerai plus. Plus jamais je ne tenterais de fonder une communauté ouverte à n’importe qui acceptant les règles, et prête à donner une seconde chance à tout le monde, parce que ce sont les actes qu’il faut juger, pas les gens. Plus jamais je n’essayerai de diriger un projet artistique nécessitant l’investissement total de plus de deux participants. Plus jamais je n’essayerai de monter sur une scène. Plus jamais je n’enseignerai. Plus jamais je n’accorderai ma confiance par défaut, avant qu’on m’ai prouvé que je peux en prendre le risque. Mais je ne cesserai pas d’écrire. Même si j’ai moins de temps, moins de choses profitables à dire. Je n’ai pas le choix. J’existe, donc j’écris.

Repost 0
Published by tchoucky - dans Méta-écritures
commenter cet article
19 janvier 2013 6 19 /01 /janvier /2013 09:35

Évidemment, maintenant que Bataille d'un crépuscule d'automne est sur le point de sortir, c'est là que je pense à tout un tas de points que j'aurais du développer, enrichir, préciser... Alors bien sûr, je pourrais appeler mon éditrice pour lui dire d'arrêter tout, que j'ai encore un tas de corrections à faire. Ce ne serait pas la première fois qu'une sortie est retardée parce que l'auteur a eu des remords à la dernière minute. Mais non, comme disait mon amie Lau l'autre jour, on ne finit pas une œuvre, on la laisse.

J'écris Bataille d'un crépuscule d'automne depuis dix ans. Durant ces dix ans, il m'est arrivé des choses, qui m'ont beaucoup changée, et la personne qui finit ce livre n'est pas la même que celle qui l'a commencé. Je me suis efforcée d'être cohérente, mais reconnaissons-le, Bataille, c'est l’œuvre de Tchoucky à vingt ans, et Tchoucky à trente ans ne peut guère lui apporter grand chose de plus. Les valeurs en lesquelles je croyais quand je commençais ce livre, et auxquelles je ne crois plus, je n'ai pas envie de les retirer du livre pour autant. Ce que j'ai voulu faire au départ, je n'ai pas envie de le trahir sous prétexte que ça ne correspond plus à ce que je suis aujourd'hui. Bien sûr, c'est motivé par le fait que je préfère la Tchoucky que j'étais à vingt ans à celle que je suis à trente ans. Bien sûr, la différence entre ces deux Tchoucky est exceptionnellement forte, et peut-être qu'à part moi, personne ne change à ce point en dix ans. Mais n'empêche, en dix ans, tout le monde change, même ceux qui ne vivent ni trahison, ni déception, ni échec, et aucun projet ne devrait être prolongé au delà de dix ans.
Voilà, vous avez enfin compris le titre de l'article. Je vais ENCORE parler de ma réticence pour les suites et les suites de suites, dans les séries de livres, de films, de dessin animés... Désolée d'y revenir, mais voyez-vous, ce n'est pas seulement un sujet qui me tient à cœur, et pas seulement un sujet sur lequel mes discours se heurtent à une incompréhension générale, c'est carrément un sujet sur lequel peu de gens que je rencontre ont conscience qu'il EXISTE un débat. Malgré les efforts que je fais pour qu'on entende mon point de vue, le cas de figure où il n'est pas compris est le plus rare et le plus positif. La plupart du temps, on ne l'entend juste pas du tout.

Vous allez me dire « en même temps, tu n'as pas de cause plus sérieuse à défendre, dans ta vie, que d'empêcher qu'on fasse des suite aux fictions que tu aime bien ? » Si, bien sûr, il y a des milliers de causes plus sérieuses, plus importantes. Mais je fais partie de ces gens qui pensent que les fictions ont un grand pouvoir sur l'esprit des gens, et par conséquent sur leur comportement dans le monde. Ne pas accepter qu'une fiction s'arrête un jour, c'est révélateur de bien des choses : le refus de prendre du recul par rapport à ladite fiction et de voir ce qu'elle a à apporter de plus que le plaisir de l'instant. Le refus d'admettre que les choses finissent un jour. Si on n'a ces sortes d'attitude que vis à vis des œuvres de fiction, tout va bien, mais souvent, on reproduit aussi ces attitudes dans la vraie vie, on ne prend pas de recul, on vit dans l'instant, et on ne veut pas admettre que quelque chose est fini quand on l'a perdu. Alors, certes, il y a des causes plus sérieuses que l'attitude du public envers les fictions, mais il y a aussi des causes moins sérieuses, je pense.

Et, au final, je n'ai pas tant besoin qu'on partage mon avis, au sujet des suites, pas même besoin qu'on comprenne mon point de vue, j'ai fini par renoncer à ça. Maintenant, mon ambition est juste qu'on prenne conscience que ma position EXISTE, qu'être fan d'une œuvre ne signifie pas obligatoirement qu'on désire la voir se prolonger éternellement et qu'il n'y a pas que des Bastien Balthazar Bux dans le monde.
D'un point de vue très objectif, rester sur la même œuvre pendant dix ans a des désavantages, qu'on ne devrait pas nier. Les auteurs évoluent, les auteurs oublient, ils finissent par se contredire eux-même. Dans Bataille, il y avait des personnage qui changeaient carrément de physique d'un chapitre à l'autre parce que j'avais oublié quelle était censée être leur tête. Rien que ces détails technique, au-delà des questions de message et de valeurs justifient que ma position face aux séries qui se prolongent indéfiniment existe.

Et elle existe. Quand bien même je serais la seule à l'avoir, ce qui n'est pas le cas, elle existe. Je suis fan de Code Lyoko, DONC je ne veux pas de suite à Code Lyoko. Je suis fan de Avatar, le dernier maître de l'air DONC je ne veux pas de suite à Avatar le dernier maître de l'air. Je suis fan de Star Wars DONC je ne veux pas de suite à Star Wars. Le fait que j'ai un a priori négatif sur ce que vont être ou sont déjà ces suites n'est pas le problème, et ça ne sert à rien de me dire que La Légende de Korra est bien meilleure que je crois. Le fait que la Légende de Korra existe me déplait en tant que fan de Avatar, le dernier maître de l'air. Si c'est malgré tout une bonne œuvre, tant mieux, mais ça ne change pas ma position, et je continuerai à refuser de regarder.
J'aime la version française de Digimon. Elle est totalement infidèle à la version originale, l'état d'esprit a complètement été changé, et le sens de certains événements aussi. Mais je l'aime. Je m'en excuse. Seulement, j'ai beau l'aimer, j'admets que le geste de modifier une œuvre et lui donner un tout autre état d'esprit que ce qu'a voulu son auteur, c'est irrespectueux. Je ne demande donc pas qu'on cesse d'aimer Korra, ou Star Wars 7, ou Code Lyoko évolution, mais qu'on admette que continuer une série alors qu'on a changé d'état d'esprit, comme le fait Roger Leloup, l'auteur de Yoko Tsuno, qui a totalement perdu de vue ce qui faisait la valeur de sa série et continue malgré tout à faire des albums médiocres, ridiculisant ainsi mon héroine de BD préférée, ça peut déplaire à certains.

Les fictions ne sont pas un bien de consommation ordinaire. C'est un bien de consommation qui s'adresse à l'émotion et au subconscient. Elles peuvent nous rendre meilleurs, ou pires. Il convient de les traiter avec plus de sérieux que le chocolat ou les bonbons.m

Repost 0
Published by tchoucky - dans Méta-écritures
commenter cet article
27 novembre 2012 2 27 /11 /novembre /2012 18:33

Des fois, le soir, dans mon demi sommeil me vient un poème, une image, un air, une série de phrase, n'importe quoi, mais en tout cas, quelque chose de vraiment très beau, qui mériterai que je l'écrive, l'enregistre, le dessine, que je le mette ailleurs que dans ma tête. Mais je suis à moitié endormie. Je n'ai pas la force de me lever, redescendre de la mezzanine, rallumer l'ordinateur et noter l'idée. Je n'ai même que vaguement conscience que je suis allongée, je suis quasiment en train de dormir, et je pense, très, très, très fort.
"Demain, quand je serai levée, il faut à tout prix que je me souvienne de ça, et que je le réalise". Et le lendemain, évidemment, j'ai oublié.
D'ailleurs, je ne suis même pas sûre que, en m'arrachant au sommeil, en descendant l'échelle quatre à quatre, et en me ruant sur mon ordinateur, mon dictaphone, mon carnet à dessin, mon carnet d'écriture, je ne constaterais pas que l'idée a tout de même disparu, même si je me suis arrachée au sommeil. Je l'ai oubliée en me réveillant, je n'étais pas capable de la concevoir autrement que dans un état de demi sommeil.

Ces idées sont toujours très nettes, et parfaites.
Si c'est une musique, j'en entends distinctement chaque instruments. Si c'est une image, je vois exactement ce que je ne vois jamais : où doivent être mises les ombres, comment doit être mise la couleur, quoi mettre comme détail pour que l'arrière plan soit très précis. Si c'est un poème, les rimes en sont magnifique, inventives, merveilleuse. Si c'est une histoire, elle est bouleversante.
Est-ce que je suis plus créative quand je m'endors, ou est-ce simplement que mon sens critique se tait et que ce qui me paraît de magnifiques idées sont en réalité aussi plates et maladroite que ce que je crée quand je suis éveillée ? Je ne sais pas.
Des fois, je retiens des bribes. La dernière fois, j'ai réussi à garder trois notes d'une musiques. J'ai réécouté ces trois notes bien des fois dans l'espoir de me rappeler du reste, mais en vain. Et non, ces trois notes ne sont pas époustouflantes par leur harmonie. C'est... Ben... Trois notes, quoi. Il y avait des paroles avec, qui contenaient les mots lune et travail. C'est... Ben... Des mots, quoi.

Ce qui me navre le plus, c'est de perdre les images. Ecrire des poèmes, composer des airs, je le fais déjà. Ce que je fais n'est pas immortel, mais ça me procure de la satisfaction. Le dessin, c'est un truc que je ne sais pas faire. Sauf quand je suis à moitié endormie. Là, je vois tout. Je sais exactement comment mettre le relief, comment créer une profondeur, comment agencer les couleurs. Et puis je me réveille, et je ne sais plus rien, j'essaye de retenir des règles, des constances, mais je n'arrive jamais à faire quoi que ce soit d'acceptable, ou alors par pur hasard.
C'est comme si je passait d'un état de totale clairvoyance à un état de cécité partielle. Je me rappelle de l'idée d'idée, mais je n'arrive plus à me la représenter.

Repost 0
Published by tchoucky - dans Méta-écritures
commenter cet article

Clics Pratiques

  • : Au foutoir de la fiction
  • Au foutoir de la fiction
  • : Théories de la lecture, de l'écriture, de la fiction et de son effet sur la réalité, productions d'écrivailleuse et nouvelles de moi.
  • Contact

Vous Cherchez Quelque Chose ?

Me Connaître