Anticiper la fin de l'histoire
Et si le One Piece se révélait REELEMENT être le chapeau de paille ? C’est sûr, les lecteurs qui ne l’auraient pas anticipé trouveraient que c’est un twist génial. Les autres seraient déçus. Quand bien même ils auraient trouvé ça génial en tant que théorie.
Quand je parle de One Piece, tout le monde voit à peu près de quoi je parle. Les images du manga et de l’anime ont fait le tour de 9gag, et les étagères Fnac débordent des 72 volumes (ou plus, je ne sais plus) actuellement sortis. Mais tout le monde n’a pas forcément lu dans le détail, alors je m’explique.
Une vingtaine d’années avant le début de notre histoire, le roi des pirates, Gol D. Roger, s’est laissé arrêter et exécuter par les autorités. Sur l’échafaud, il a le temps de crier que celui qui parviendra à retrouver son ultime trésor, le One Piece, sera son héritier et deviendra le roi des pirates. Ledit trésor, évidemment, il ne précise pas où il est, se contentant d’hasarder « je l’ai laissé quelque part dans le vaste monde ». Il ne précise pas non plus ce que c’est, et aucun personnage ne semble se poser la question. Je veux dire, « One Piece » est pas un nom banal, pour un trésor, non ? On s’attend à quelque chose qui ne soit que d’une pièce. Genre un bateau, une stèle gravée… Ou un chapeau de paille.
Luffy, notre héros, qui s’est lancé comme pas mal de gens de sa génération, dans la quête du One Piece pour devenir le roi des pirates, a reçu de Shanks, son mentor, un pirate lui aussi, un chapeau de paille. « J’y tiens beaucoup, prends-en soin, et rends le moi quand tu seras devenu un vrai pirate ». Luffy a fait de ce chapeau le symbole de son équipage, surnommé par les autorités et les autres pirates « les chapeaux de paille ». Au fil des tomes, on découvre que Shanks a fait partie de l’équipage de Gol D Roger, et que le fameux chapeau de paille lui a été confié par ce dernier. D’où, théorie : Et si le chapeau de paille était le One Piece, et que Luffy l’avait en sa possession depuis le début ? Et si le trésor, ce n’était pas l’objet de la quête elle-même, mais la sagesse acquise durant la quête, qui poussera le héros à admettre que le trésor, c’est le chapeau de paille ? Ca a l’air d’une bonne idée. Ca ferait sûrement une bonne fin. Sauf que…
Sauf que je l’ai anticipée, avant même que ça se produise. J’aime beaucoup cette théorie. J’aime beaucoup la fin que j’imagine à partir de ce twist final. Mais que se passerait-il si l’auteur en faisait effectivement la fin ? Déjà, il y a de fortes chances que la façon dont je construis cette fin dans ma tête me paraisse beaucoup mieux faite que la façon dont elle sera effectivement construite. Et ensuite… Même avec la meilleure volonté du monde, même en étant d’aussi bonne foi que possible, il y aura quelque chose de décevant dans le fait de ne pas être surprise par le twist. A la rigueur, je pourrais tirer une satisfaction personnelle du fait d’avoir deviné, mais je me serais quand même gâché la surprise en la devinant.
Et si c’est autre chose ?
Eh bien, le problème, c’est que j’ai déjà imaginé plusieurs twists, plusieurs fins, et qu’il suffit qu’une seule d’entre elle soit la bonne pour provoquer cet effet de déception. Parce que pendant que l’auteur poursuit le fil de son histoire avec sa fin précise en tête, qui est resté la même depuis qu’il a commencé la série (je suppose, en tout cas il le dit), moi, j’ai tout le temps d’en imaginer un tas. Et plus j’en imagine, plus je cours le risque de tomber juste et de m’ôter tout effet de surprise. En essayant d’anticiper ce que va être la suite, je me sabote plus ou moins mon expérience de lecteur.
Et pourtant, c’est un sport auquel tous les vrais fans de grand feuilletons se sont adonnés au moins une fois, le plaisir d’anticiper la suite/la fin. En fait, c’est là tout l’intérêt d’un feuilleton : l’histoire n’est pas livrée en bloc, mais à petites doses régulières, et entre les intervalles, le lecteur peut prolonger son plaisir de lecture en imaginant quelle va être la suite, quelle suite il ferait s’il était à la place de l’auteur. C’est stimulant, c’est interactif, ça permet d’exercer son imagination et son sens de l’esthétique narrative et scénaristique, sans compter que, quand on a fini de commenter l’épisode entre fans, on peut partager ses théories, frimer d’avoir eu la meilleure idée, ou en trouver d’encore meilleures, stimulé qu’on est par les idées des autres. De fil en aiguille, on finit par en faire des fanfictions, et de fanfiction en fanfiction, par écrire ses propres histoires. Anticiper, c’est s’exercer à la créativité. A long terme, le lecteur ne peut qu’en tirer du profit. Mais l’auteur, lui, pendant ce temps, voit la barre d’exigence de son lectorat s’élever de plus en plus haut, et être à la hauteur est de plus en plus difficile.
L’auteur, lui, il est tout seul devant sa feuille. A moins qu’on parle d’une équipe de scénaristes, qui du coup a plus de chances de nourrir sa créativité par des brainstormings et des échanges, il n’a personne pour le pousser à imaginer des rebondissements toujours meilleurs que les précédents. Bien sûr, Internet lui offre la possibilité d’être à l’écoute des théories et des attentes de ses fans, et d’adapter ses projets en fonction de ceux-ci. Mais dans ce cas, il court un autre risque, celui d’écrire un ressort scénaristique qu’il ne « sent » pas vraiment, qu’il ne s’est pas vraiment approprié, auquel il ne croit pas vraiment, et du coup, de l’écrire mal, mais de l’écrire quand même parce que c’est ce que le public a demandé. On ne m’ôtera pas de l’idée que si les intrigues amoureuses dans Harry Potter sont si bancales, c’est parce que J. K. a fini par former les couples exigés par son lectorat, alors qu’elle en avait prévu d’autres à la base et ne croyait pas vraiment en ceux-là.
Entre lecteurs, on peut se stimuler en échangeant ses idées, aucun effet pervers n’est à redouter. Constater que les autres lecteurs n’aiment pas la théorie qu’on leur propose n’a aucune conséquence. On peut continuer à l’aimer par devers soi, sans se poser la question de si on doit y renoncer, puisqu’on n’est pas l’auteur, on n’a aucune responsabilité sur ce que l’histoire va réellement être, on n’a pas de choix à faire.
L’auteur, lui, doit faire ce choix. Et il doit avoir assez de clairvoyance pour deviner quand il doit écouter l’idée de l’autre parce qu’il peut en faire quelque chose de bien, et ne pas l’écouter, parce qu’elle ne lui parle pas, et qu’il ne saura pas en faire quelque chose. Et ça, c’est un exercice difficile. C’est la même chose que quand ton partenaire de théâtre te suggère une façon de jouer qui ne te ressemble pas, et que tu n’arrives pas à la faire de manière crédible, si bonne qu’ait été la suggestion à la base, parce que ce n’est juste pas TOI. Mais le théâtre, c’est éphémère, ça dure le temps d’une représentation, tu peux revenir à ta première façon de jouer à la représentation suivante. Une histoire, une fois qu’elle est publiée, elle est immuable, et il est trop tard. On ne peut pas revenir sur le choix qu’on a fait. Et souvent, on ne réalise quel était le bon choix qu’après l’avoir fait, et quand c’est trop tard.
Alors, est-ce qu’il faut que les lecteurs arrêtent de théoriser sur les histoires qu’ils lisent ? Est-ce qu’il faut que les auteurs arrêtent d’écouter les théories et exigences de leurs fans ? Non, et non, bien entendu. Mais il faut avoir conscience du phénomène. Et, forts de cette conscience, il faut que les auteurs apprennent à rester à l’écoute de ce qu’ils veulent écrire, de ce qu’ils savent écrire, et fassent leurs choix scénaristiques sans jamais perdre ce paramètre de vue. Parfois, il vaut mieux décevoir les fans en faisant autre chose que ce qu’ils attendaient, mais en le faisant bien, plutôt que de les décevoir en faisant ce qu’ils attendent, mais en le faisant mal. Quant aux lecteurs, ils doivent apprendre à être indulgents quand la fin leur paraît plus banale et moins inventive que celle qu’ils avaient imaginé. Parce que si elle avait été cette fin-là, au pire elle aurait été décevante dans sa réalisation, au mieux, elle aurait été décevante parce que pas surprenante.
Et félicitations aux auteurs qui arrivent à être plus inventifs que leurs fans en toutes circonstances, parce que ce n’est pas une mince affaire.