De la gentillesse et tout ce qu'on lui reproche
J'ai déjà entendu dire, souvent, que j'étais trop gentille. Ce qui est faux, d'ailleurs, ceux qui se coltinent ma compagnie quotidiennement
savent que je ne le suis pas. Mon manque d'assurance me rend susceptible, et mon hypersensibilité me rend impulsive. Je ne sais pas gérer ma colère, et je le regrette, mais c'est comme ça.
Je ne suis pas un modèle de patience et de tolérance, mais comme je m'inquiète de ce que peut-être l'état moral
des gens qui m'entourent, je passe pour quelqu'un de gentil. Je sais que je peux être très brutale quand je suis en colère, qu'il m'arrive d'avoir la flemme de prendre sur moi pour soulager les
autres, et que de toute façon, toute l'empathie que je peux avoir pour autrui est limitée par mes capacités d'observation et d'analyse, qui ne sont pas forcément assez développées pour deviner
lequel de mes actes va blesser quelqu'un, et lequel va lui faire du bien. Malgré ça, je ne suis pas non plus quelqu'un qui n'en a rien à foutre de ce que ressentent les autres. Par conséquent, je
m'efforce d'éviter d'apporter trop de déplaisir par mon comportement. Rien d'excessif, rien qui exige de m'effacer ou de m'écraser, juste le minimum syndical pour que le quotidien soit
viable.
Et pourtant, ce minimum syndical est celui qui me vaut d'être qualifié de trop gentille, sans doute à raison, puisque les conséquence qu'on me prédit arrivent
toujours. Il ne me suffit pas d'avertir que tel comportement me dérange, ou heurte ma sensibilité, il ne me suffit pas d'avertir charitablement de quelles sont les limites de ma patiences, il ne
me suffit pas d'avertir en temps réel de l'évolution de mon état nerveux devant l'obstination d'autrui à agir au détriment de mon bien-être, il faut nécessairement que je crie pour obtenir
quelque chose de qui que ce soit. Je suis celle dont il ne faut pas avoir peur de rire, celle dont on a le droit d'exiger trop, celle dont les sentiments importent peu. Je suis celle qu'il ne
faut pas prendre au sérieux quand elle dit qu'elle va se fâcher, qu'il va y avoir des représailles. Je suis d'ailleurs celles dont les geste d'auto-défense sont à punir par une attitude de mépris
et de rejet. Et je ne parle pas simplement de l'attitude que j'inspire à mon entourage. Quelque chose émane de moi qui fait que même le vigile de Darty devine qu'entre tous les clients qui
entrent et sortent dans la journée, je suis celle à qui il sera hilarant de faire croire que mon ticket de caisse n'est pas le bon. J'ai du renoncer à l'enseignement pour des problèmes d'autorité
dont jamais personne n'a pu trouver l'explication. Je jure que je ne me suis pas comporté de manière "gentille" avec les élèves qui m'empêchaient de faire cours. Il n'en faut pas plus pour
l'admettre, je suis effectivement trop gentille par rapport à ce
qu'on a le droit d'être, aujourd'hui.
Sans vouloir enfoncer plus de portes ouvertes, on voit aujourd'hui des gens faire passer leur enrichissement avant la survie de populations entières. On voit des gens se rendre coupable de
violences. On voit des gens affirmer sans complexe que leurs désirs sont prioritaires sur l'intérêt commun. Mais l'attitude qui sucite incompréhension et malaise est celle des "trop gentils". Les
gentils font peur. On s'en écarte. Ils sont soit fous, soit idiots, soit lâches, mais en tout cas, ils ne méritent pas qu'on ait de l'estime pour eux. A la rigueur, on se permet de dire "j'aime
bien untel, il est gentil, un peu bébète, mais très gentil". Mais jamais on ne pensera une minute que cette gentillesse mérite le respect, encore moins une attitude réciproque. La plupart du
temps, d'ailleurs, on estimera indispensable, pour son bien, d'abuser de la gentillesse du gentil jusqu'à ce qu'il comprenne la nécessité d'être méchant, comme tout le monde.
Pourtant, être gentil réclame une force incommensurable. Je le sais depuis que cette force s'est mise à me manquer, et que je me suis mise, à adopter les attitudes qui me font mal venant des
autres. Pour info à ceux qui avaient pour but de m'apprendre comment fonctionne la vie, je ne ressens aucun soulagement devant mon changement de personnalité. Je ne peux pas avoir du respect pour
moi, en devenant méchante. Et mon changement d'attitude ne me vaut pas plus de respect de la part d'autrui, d'ailleurs. Au contraire, maintenant, on me reproche d'être gentille ET d'être
méchante.
Alors, s'il vous plait, laissons aux gentils le droit d'être gentils. Contrairement à ce qu'on peut croire, c'est loin d'être un job facile, gentil. Par contre, c'est quelques chose qu'ils ont
besoin d'être. Et vous aussi, même si vous refusez d'en prendre conscience, vous avez besoin qu'ils le soient.