De la futilité de l'art
Parlons, encore une fois, d’Internet, espace d’expression libre. Il serait exagéré de dire qu’aucun contrôle ne s’y exerce, il est toujours possible de signaler les personnes qui offensent sur les réseaux sociaux, on nomme des modérateurs sur les forums, et Youtube veille scrupuleusement à supprimer toute vidéo qui porte atteinte aux droits d’auteur (j’en sais quelque chose). Mais dans l’absolu, s’il me prend l’envie de faire un blog, rien ne m‘en empêchera. S’il me prend l’envie d’y poster mes textes, rien ne m’en empêchera. Et si ces textes sont mauvais, peu importe, ils occuperont un peu d’espace sur internet, et seront à disposition pour qu’on les lise. Le lectorat me dira qu’ils sont mauvais. Mais rien ne m’empêchera de les laisser en ligne.
J’ai fréquenté, au final, assez peu de forums d’écriture, mais j’ai tout de même remarqué des récurrences.
La possibilité d’être lu et commenté attire du monde. Du jeune monde. Des préadolescents à l’orthographe approximatif, à la connaissance du monde un peu trop vague pour construire une intrigue réaliste, et à la conscience narrative encore trop peu développée pour avoir une histoire bien structurée. Leur jeunesse, leur inexpérience, leur manque de connaissances et de culture rendent leurs écrits peu attrayants. En plus, ils sont si impatients d’avoir des commentaires qu’ils postent leur récit paragraphe par paragraphe, à même le forum, au lieu de rédiger au préalable sur Word, de relire, de réfléchir à comment rendre l’histoire intéressante. Ils n’ont pas de mauvaise volonté, et souvent même, ils ne sont pas dépourvus de potentiel. Mais ils sont impatients. Le temps s’écoule encore très lentement pour eux, une année leur en paraît dix. Ils ne sont pas disposés à entamer un interminable travail de longue haleine pour pondre un texte sublime de 400 pages. Ils donnent simplement corps à leur fantasme, sans connaître vraiment les codes narratifs du genre auquel ils s’attaquent, pour la simple satisfaction immédiate de donner corps à ses fantasmes. Le résultat est souvent illisible. Et mal reçu. Violemment reçu même. Il fait l’objet de croisades partout sur le net, de braves chevaliers défenseurs de l’art et de la langue qui se dressent contre ces pollueurs qui menacent…
Qui menacent quoi ?
Une idée contre laquelle je me bats depuis que je suis montée à Paris dans le but (chantez avec moi) d’être une artiiiiiiiste, c’est l’idée que l’art est futile, qu’il ne sert à rien. Que le théâtre, ça ne sert à rien. Que les livres, ça ne sert à rien. Qu’écrire des histoires, ça ne sert à rien. Que faire des films, ça ne sert à rien. Qu’aller au théâtre, lire des livres, voir des films, écouter des histoires, ça ne sert à rien.
A force de lutter, j’ai fini par l’admettre. Non, ça ne sert à rien. Il n’est absolument pas indispensable à la survie de l’espèce humaine d’avoir de l’art dans sa vie. C’est un luxe que l’homme s’accorde. Un luxe futile. C’est bien ça, le propre de l’homme, de ne pas se contenter de survivre. D’avoir conscience de sa propre vie, et du coup, du fait qu’elle va finir un jour, quoi qu’il fasse. Et de s’arranger, puisque la société, la technologie, la médecine repoussent cette échéance de plus en plus loin tout en réduisant le nombre d’efforts à consacrer à la repousser, pour occuper le temps qui va s’écouler d’ici là. L’occuper d’une manière qui mobilise assez l’esprit pour qu’on n’ait pas le temps de réfléchir au fait que l’occupation et la vie finiront bien par s’arrêter, et l’occuper d’une manière qui laisse une trace qui elle, restera, même après, pour compenser cet arrêt inévitable. C’est ça, l’art, un truc pour s’occuper. Eventuellement, partager une émotion. Mais même partager une émotion, c’est essayer de laisser une trace, éduquer son espèce, faire des plans à l’échelle de l’humanité, essayer d’initier un mouvement dont on ne verra pas l’aboutissement. Faire un pari que d’autres gagneront ou perdront, mais dont on ne tirera soi-même rien du tout, à part qu’on se sera occupés.
Attention, je ne veux pas dire qu’on ne doit pas prendre au sérieux ceux qui font de l’art un métier. L’art n’a pas d’autre but que lui-même, mais bon sang, que c’est une occupation complexe et difficile à mener à terme ! Je veux seulement dire que l’art est un droit. Tout le monde, talentueux ou pas, doit avoir l’autorisation de s’y essayer. Peu importe que la trace qu’il laisse soit moins plaisante ou agréable qu’une autre.
Ceux qui réussissent, dans leur recherche d’art, à créer de belles œuvres méritent le respect. Ceux qui ne réussissent pas ne méritent pas le mépris. Même si leur échec vient du fait qu’ils n’ont pas investi assez d’efforts dans leur œuvre. Ils ne sont pas tenus de faire ces efforts, et le mérite de ceux qui les font est d’autant plus grand que ces efforts ne sont pas obligatoires. L’art n’est pas un devoir. Les artistes sont des gens qui ont choisi de faire preuve d’abnégation pour créer. Sauf cas exceptionnel, ils ont fait ce choix en toute liberté, et c’est ce qui fait la valeur du don qu’ils font à l’humanité de leur œuvre. Quand quelque chose n’était pas obligatoire, on doit féliciter la personne qui l’a fait quand même, pas engueuler la personne qui ne l’a pas fait.
De même, on est pas tenu d’investir ces efforts uniquement dans des activités reconnues par la société comme nobles, et ces efforts ne sont pas dignes d’éloges uniquement dans des domaines choisis. Un auteur de jeux vidéo qui consacre des années à sortir son jeu indépendant, un cuisinier à la recherche de nouvelles saveurs, un coiffeur visagiste qui réfléchit réellement à quelle coiffure mettra le plus en valeur un visage donné, un styliste qui réfléchit réellement à quel vêtement mettra le plus en valeur un corps donné, ce sont des artistes aussi. Ca n’empêchera pas des producteurs de jeux vidéo de bâcler rapidement des gros succès commerciaux, des cuisiniers de refaire toujours les mêmes recettes, des coiffeurs et des stylistes de suivre des normes préétablies pour des corps et des visages génériques. Est-ce qu’on doit pourtant refuser le nom d’artiste à celui de leur collègue qui fait leur métier avec tous les efforts d’un artiste ? Non. Il n’y a pas de mauvais art, et il n’y a pas de mauvais artiste. Il n’y a que des œuvres, qui sont ou pas des œuvres d’art.
Alors voilà, internet est bourré de textes peu attrayants pour un lecteur, qui, d’œuvre d’art, ne méritent pas le nom. Ecrits rapidement, sans expérience ni du monde, ni de ce qui a déjà été écrit, sans effort investi dans la narration, ce sont seulement des textes de jeunesse. Parfois, ce sont les brouillons de quelque chose de mieux. Parfois, on devine les bonnes idées derrière l’inexpérience. Mais non, ce ne sont pas des œuvres d’art. Peut-être leurs auteurs devraient-il les garder pour eux plutôt que les poster sur internet, là où tout le monde peut les voir, mais internet est un espace d’expression libre, donc techniquement, rien ne leur interdit de les y poster. Le résultat, c’est que le lecteur à la recherche d’art voit sa vision obstruée par tous ces textes inaboutis et inesthétiques. L’exaspération qu’il en éprouve est légitime. L’agressivité qu’il décide d’avoir vis-à-vis des auteurs en herbe qui entravent sa quête l’est-elle ?
Non. La recherche d’œuvre digne d’intérêt, c’est aussi une activité à laquelle on n’est pas obligé de se consacrer, qu’on a le droit de faire avec plus ou moins d’efforts, et dont on peut être fier quand on la mène à bien. Le peintre du dimanche qui n’arrive pas à faire de beaux tableaux va-t-il insulter ses mains pour ne pas être assez habiles ou sa tête pour ne pas avoir de belles idées ? Non. Il va continuer ou laisser tomber. Il sera exaspéré, et il aura le droit, mais il aura accepté que l’obstacle ne soit somme toute qu’un obstacle, un obstacle qu’il n’est pas obligé d’affronter.
Bien sûr, il est difficile de ne pas exprimer sa colère quand l’obstacle est du à l’action d’une autre personne, qui, si elle pensait comme on pense soi-même, n’agirait pas ainsi. On a tendance à se dire que les seules motivations de cette personne sont la malveillance ou la bêtise, deux choses impardonnables. Mais réfléchissons. En mettant en ligne leur texte inabouti, à qui les auteurs en herbe font-ils le plus de tort ? Au lecteur, qui peut deviner très rapidement si le texte vaut la peine d’être lu et passer son chemin si ce n’est pas le cas, ou à eux-mêmes ?
C’est dommageable pour eux, car ça montre le chemin qui leur reste à parcourir. On a l’impression que c’est dommageable à l’Art qu’il existe de mauvais textes, mais ce n’est pas le cas. Et quand bien même. Est-ce que l’art mériterait vraiment qu’on chasse ces écrivains en herbe plutôt que de les éduquer ? Parce qu’ils sont éducables. Je le sais. J’en ai vu, de mauvais auteurs qui s’amélioraient en grandissant. J’ai même été l’un d’entre eux.
J’ai eu treize ans à une époque où, dieu merci, il n’y avait pas Internet. A part mes parents et mes amis de l’époque, personne ne sait les textes de merde que je pouvais pondre à cette époque-là. Mais je ne doutais de rien. J’avais des idées en tête, je les écrivais, et je ne voyais sincèrement pas la différence entre ce que j’écrivais et les livres que je lisais (et pourtant, je lisais beaucoup). Je lisais ces livres pour y trouver des choses qui n’avaient rien à voir avec le style ou l’orthographe, alors quand j’écrivais, je ne reproduisais ni le bon style, ni la bonne orthographe : je n’en avais même pas l’idée. Je voulais rêver des situations prenantes, et je ne me doutais pas encore qu’il fallait plus que ça pour faire un bon récit. J’écrivais avec mes expériences de lecture de gamine de 13 ans.
A 13 ans, on ne sait pas, on a encore à grandir. Et j’ai pu grandir parce que personne ne m’a interdit d’écrire. Parce que personne ne s’est offensé que je me prenne pour une artiste que je n’étais pas. Parce que l’art, c’est futile, on peut, et on doit, le laisser aux enfants pour qu’ils puissent grandir, même si grandir, au final, c’est futile aussi. Puisque tout est futile, rien n’est futile.