Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité
Au foutoir de la fiction

J'ai joué à Disco Elysium

25 Octobre 2023 , Rédigé par tchoucky Publié dans #Mes Lectures

Il y a quelques années (plus de vingt ans), je passais mon bac, et pour ce faire, je lisais les Confessions de Rousseau. Ces confessions commençaient par un défi : lire ce livre, se présenter devant Saint Pierre, et affirmer “Je fus meilleur que cet homme-là”. Après lecture, ce défi m’avait paru facile à relever. Même avec vingt ans de plus, et un certain nombre de péchés à mon actif, je pense malgré tout pouvoir affirmer sans trop mentir “Je fus meilleure que cet homme-là”. L’auteur de ces lignes était convaincu que l’homme est si corrompu, si faible, si esclave de ses pulsions qu’aucun individu au monde ne peut se regarder honnêtement et affirmer n’avoir commis aucune exaction pire que celle que lui, il avait commis durant sa vie. D’après mon expérience, il se trompait. 

Bref, aujourd’hui, vingt ans plus tard, cette année, j’ai joué à Disco Elysium. Deux fois, parce que la première fois ne suffit pas à réellement appréhender le jeu. Ceux qui y ont joué comprennent le rapport. 

Je ne suis pas une gameuse. Pas le temps, pas les compétences. Je ne donne pas d’avis sur les jeux vidéo. J’ai eu des expériences vidéoludiques très marquantes, très intenses, mais ne me sens pas l’expertise pour en parler, ce n’est pas mon domaine. Toutefois on ne peut pas jouer à Disco Elysium sans en parler. Ce n’est pas juste un jeu, c’est une expérience. Agréable, désagréable, peu importe, c’est quelque chose qu’on ne peut pas faire et oublier ensuite. C’est une rencontre qui remue les tréfonds du soi. Donc, peu importe mon manque d’expertise, mon domaine de prédilection habituelle, il faut que j'en parle. 

Disco Elysium est à priori un jeu de point’n'click ne nécessitant pas de réflexes ou de rapidité. Il n’y a pas de combat comme dans les KOTOR, mais une grande part d’aléatoire, parce que la réussite de certaines actions dépend de jets de dés dont on peut influencer le résultat en investissant des points d’expérience dans telle ou telle stat de son personnage. Mais c’est surtout un jeu de point'n click où il faut enchainer les bonnes actions et les bons dialogues pour faire avancer le scénario. Dans ce genre de jeu, la solution pour avancer est généralement d’essayer toutes les options de dialogue et de cliquer sur tous les objets cliquables. Pas ici. Ici, le jeu vous ment et vous piège. Vous devez sauvegarder avant chaque clic, car vous pouvez vous retrouver enfermé dans une version du scénario fort peu enviable si vous avez eu le malheur de sélectionner le mauvais dialogue, ou le mauvais objet. Le jeu ne vous donnera aucune occasion de vous rattraper. Il n’a aucune pitié ni aucune indulgence. C’est comme ça qu’il vous séduit. 

 

 

 

Publicité

Quelques mots sur le scénario avant de continuer. 

Votre personnage se réveille, amnésique, dans un monde formicapunk dont vous, joueur, comprenez très vite qu’il ne s’agit pas de votre monde. Vraisemblablement, l’amnésie de votre personnage est la conséquence d’une cuite un peu trop grande. En dialoguant avec les premières personnes que vous rencontrez, vous réalisez que vous êtes un policier envoyé enquêter sur le meurtre d’un homme pendu dans l’arrière-cour de l’hôtel dans lequel vous êtes descendu. Les sbires de la mafia locale reconnaissent avoir commis collectivement le meurtre, mais vous ne pouvez pas les arrêter pour cela : non seulement, une bizarrerie juridique de l’univers dans lequel vous êtes empêche d’être condamné pour les meurtres commis à plusieurs, mais le quartier dans lequel vous êtes est tellement une zone de non-droit aux mains de la mafia que l’on peu sans souci y assassiner en toute impunité un policier qui tente de vous arrêter. Donc, a priori, il n’y a rien que vous puissiez faire, vous devez juste décrocher ce foutu cadavre, l’emmener à la morgue, et aller faire soigner votre amnésie. Sauf que le jeu ne vous donne pas l’option de vous en aller. Vous devez rester dans ce quartier où, à priori, vous n’avez rien de plus à faire. Pour vous occuper, vous continuez à cliquer sur tout et à enclencher tous les dialogues. Et là, vous réalisez qu’en fait, le mort n’est pas mort de la manière annoncée au préalable, et qu’il y a une histoire beaucoup plus compliquée qui se cache derrière. 

 

Votre personnage n’a pas annoncé dans les dialogues qu’il soupçonnait que quelque chose de louche se cachait derrière la pendaison. Vous n’avez aucune idée de pourquoi le jeu ne s’arrête pas à partir du moment où les mafiosos reconnaissent le meurtre. Vous êtes juste largués sans bouée dans un scénario dont vous ne comprenez pas le sens jusqu’à ce que le sens s’impose à vous. En outre, lors des différents dialogues, il arrive que certains choix aient l’effet opposé à celui annoncé. Par exemple, si vous tentez un jet de dé assez difficile pour réussir un tir de pétanque, votre personnage lance la boule au loin comme dans un jeu de lancer de poids et le jeu fait comme si l’action était réussie alors que vous, joueur, savez que votre personnage a raté son action. Vous êtes paumé dans un monde dont vous ne comprenez pas le sens à entreprendre des actions dont vous ne connaissez pas les conséquences puisque vous n’avez aucune idée du sens qu’elles ont. Et vous vous faites harceler par les voix dans votre tête. 

Ah oui, je ne vous ai pas dit. Votre personnage a une vingtaine de voix dans sa tête (chaque voix correspond à une de ses compétences) qui lui prodiguent des conseils, souvent fallacieux, sur les choix à faire pour avancer dans la suite. Ces compétences sont à la limite du surnaturel. Poussées à leur extrême, l’empathie permet de lire dans les pensées, l’art dramatique de détecter les mensonges les mieux faits, la projection analytique de lire dans le passé... Et que dire du scénario lui-même qui est une compétence cachée. Encore une fois, le personnage n’a pas annoncé qu’il soupçonnait que les aveux des mafiosos soient faux, mais il n’a pas pour autant quitté le lieu du crime. Il a deviné, sans avoir conscience de pourquoi, qu’il ne fallait pas le quitter. 

Le joueur, aux prises avec ces compétences trop extraordinaires et ce monde trop insensé qui ne réagit à aucune de ses actions de la manière attendue, est aussi démuni et perdu que son personnage. Ce jeu est un simulateur de désarroi. 

J’ai adoré y jouer. J’ai adoré l’univers, l’ambiance, la musique, et l’histoire qui se révèle peu à peu. Mais j’ai aussi subi moultes déception et humiliations durant ma partie. 

Votre personnage est, au choix, un odieux connard, ou un fieffé imbécile. Il n’y a pas de troisième option. Les dialogues ne vous proposent jamais ou quasiment jamais de réplique sage et intelligente. Si vous faites les choix les plus neutres possibles pour terminer votre enquête en ayant fait le moins de bêtises possibles, le jeu vous punit par une mauvaise fin. Si vous embrassez volontairement la voie de la méchanceté ou celle de la bêtise, vous débloquez des aspects supplémentaires du scénario et provoquez autour de vous des bouleversements qui non seulement font avancer l’enquête, mais peuvent, à long terme, aboutir à une amélioration des conditions de vie des personnages qui vous entourent.  

Le jeu vous propose de céder à vos plus bas instincts, il vous promet même le salut pour vous et le reste du monde si vous y cédez. En revanche, il vous fait payer cher le fait d’être un enfant sage qui veut traverser dans les clous et marcher sous la lumière électrique. 

L’univers ne fait rien pour se rendre intéressant. Vous devez choisir de votre plein gré de digresser de votre enquête pour faire des tâches secondaires n’ayant rien à voir pour réaliser combien il est intéressant. Le scénario ne se livre pas. Il vous faut faire ces digressions pour en comprendre des aspects qui vous échapperont si vous vous contentez de faire la quête principale. 

Surtout, le jeu vous dresse un portrait peu flatteur de l’humanité. Les personnages les plus sympathiques que vous rencontrez sont ceux qui sont prisonniers de leur travers malgré eux, des femmes qui sortent fatalement avec les mauvaises personnes, des enfants accros à la drogue, des policiers incapables de la moindre compassion... La majorité des autres seront des assassins, des voleurs, des trafiquants de drogue, des fascistes, des fonctionnaires bornés ou des mafiosos. Et, encore une fois, vous n’avez pas le choix d’être meilleur. Vous ne pouvez choisir qu’entre la bêtise et la méchanceté. Et c’est uniquement en étant bête ou méchant que vous faites du bien autour de vous. Comme s’il fallait accepter que l’humanité est mauvaise, et accepter que ce soit sa mauvaiseté qui lui vaille le salut final. 

C’est bien beau, tout ça, mais je ne suis pas d’accord. Je peux encore affirmer “je fus meilleure que cet homme-là, je fus meilleure que tous ces hommes-là, meilleure que ces mafiosos qui condamnent les enfants de leur quartier à sniffer de la drogue et obligent les policiers qui découvrent un homme en train de mourir d’overdose dans un appartement à le laisser sur place faute d’infrastructure pour l’accueillir.” Je ne crois pas que l’humanité soit aussi effroyable que le décrit Disco Elysium, et je ne crois pas à la nécessité d’accepter cette effroyabilité pour que l’humanité s’en sorte. 

On m’affirme que ce n’est pas le message que le jeu cherche à me donner. Qu’en me montrant l’humanité si imparfaite, on essaye de me faire comprendre que ce n’est pas grave d’être imparfait. Je suis dubitative. L’imperfection du héros a peut-être des conséquences positives, mais la négativité des actions des méchants est plus grande que la positivité des actions du héros. 

Malgré tout, ce jeu m’a remuée, profondément remuée, et même si je ne suis pas d’accord avec la conclusion à laquelle il semble pouvoir m’amener, il m’a fait vivre quelque chose d’unique que je n’oublierai pas. 

Je ne prétendrai pas avoir compris tout ce qu’il cherche à me dire. Je ne prétendrai pas en avoir compris la moitié. Je sais juste qu’il a constitué une expérience inoubliable qu’il fallait que je vive, que je connaisse.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article