La Mort des Etoiles - Partie 3 : We don't talk about Star Wars, no, no
Dans l’épisode précédent, nous avons vu que les multiples changements opérés dans l’histoire et l’univers de Star Wars ont amené la franchise, au fil du temps, à n’avoir plus aucune référence commune entre chacun de ses spectateurs
Il y a, sur Internet, des sujets qu'il ne faut pas aborder. Des affaires Dreyfus qui, quel que soit le contexte, quelle que soit l’assistance, garantissent de finir en pugilat généralisé.
Star Wars est un de ces sujets. Personne n'arrive à en parler calmement. Le Youtubeur Linkara, par exemple, que j'ai vu rester stoïque sur les sujets les plus durs, ne parvient pas à contenir sa rage dès qu’il s’agit de parler de Star Wars, d’expliquer ce qu’il aime dans la postlologie, ce qu’il trouve stupide dans la prélogie, pour des raisons qui lui semble tout à fait logiques et évidentes mais qu’il a vu contredites avec ce qui lui semble la plus parfaite mauvaise foi. D’une honnêteté intellectuelle irréprochable sur les autres sujets, il refusera de comprendre, dans Star Wars, des éléments qui, dans une histoire de super-héros, lui semblerait pourtant tout à fait logiques, comme le fait que des défenseurs de la paix aient besoin d’être armés, ou esthétiques comme le fait que les combats entre gentils et méchants soient l’occasion de grandes chorégraphies acrobatiques. Il aura beau tenter d’être posé et argumenté, lorsqu’il répond d’avance à une énorme explication comme quoi telle incohérence des films est expliquée dans telle œuvre de l’univers étendu, il ne peut pas se retenir de crier : « I BELIEVE YOU ! BUT IT’S NOT IN THE MOVIES ! IT’S ! NOT ! IN ! THE ! MOVIES ! ».
Et ce qui est tragique là m-dedans, c’est qu’il est certainement de bonne foi. Ses interlocuteurs aussi, à leur manière. Ils ne parlent tout simplement pas de la même chose. Le Star Wars de Linkara c’est la postlologie. Celui de ses interlocuteurs, c’est l’universel étendu d’avant Disney. Deux œuvres estampillées pareilles mais n’ayant rien à voir entre elles.
Indépendamment de la question de laquelle est plus réussie, ces deux œuvres se contredisent et ne peuvent pas coexister. L’enjeu de tout débat sur elles est de déterminer laquelle doit être renvoyée au néant et laquelle doit être gardée en mémoire. Si l’on considère que la postlogie est l’œuvre la plus réussie, ce sont les imperfections de l’univers étendu qui doivent être condamnées. Si l'on considère l’univers étendu comme plus réussi, c’est la postlogie qu’il faut jeter.
Et la trilogie originelle ? Ne devrait-elle pas faire consensus ? Non, car la trilogie originelle est un conte tout simple, peu commentable et très interprétable.
Avec la meilleure volonté du monde, on ne peut pas parler de Star Wars parce qu’on ne peut pas parler de la même chose que l’autre. Et il n’est pas possible d’en parler sur un ton neutre car ne pas condamner le Star Wars de l’autre implique de laisser son Star Wars être effacé de l’Histoire.
Et alors ? Pourquoi ne pas garder son Star Wars dans son cœur, se taire, laisser l’autre profiter du sien, et juste éviter toute discussion sur ce sujet-là ?
En désespoir de cause et la mort dans l’âme, c’est ce à quoi tout le monde _ à part ceux qui aiment la bagarre_ s’est résigné.
Et ça n’a rien de satisfaisant. Pour plusieurs raisons.
D’abord, parce que garder l’œuvre qu’on aime dans son cœur, se taire et laisser les autres profiter du leur ce n’est pas possible. Nous ne sommes pas des personnages de fiction, nous. Nous vivons dans la même réalité. Je veux bien laisser les fans de Snyder profiter du Snyder Cut de Justice League pendant que je reregarderai pour la énième fois la version cinéma que j’aime tant. N’empêche que parce que le Snyder Cut existe, je ne verrai jamais le film New Gods que je rêvais de voir. Nous sommes dans un monde interconnecté. La victoire de l’un est forcément la défaite de l’autre.
Ensuite parce que ça ne me suffit pas d’aimer mon Star Wars. Je veux pouvoir en parler.
La fiction sert à deux choses. D’abord, entraîner l’âme à la sagesse en lui faisant accéder, par le biais de l’imagination, à toutes les expériences de pensées nécessaires pour voir le monde sous un autre angle. Ensuite, partager ces expériences avec d’autres, les confronter aux leurs pour affiner sa vision et sa réflexion et augmenter ses chances de communication via des expériences communes.
Or, il y a deux conditions de base à toute forme de discussion. Premièrement, que chacun soit honnête. Deuxièmement, que chacun parle du même sujet. C’est pour ça que je dis que ça ne sert à rien d’entrer dans une discussion si on n’est pas convaincu que son interlocuteur est de bonne foi et intelligent. Mais quelle que soit sa bonne foi ou son intelligence, si le sujet dont nous parlons ensemble n’existe plus dans la réalité commune à force d’avoir été modifié et modifié encore, aucune discussion ne peut avoir lieu. Pour discuter, il faut avoir un sujet en commun. Il faut avoir une base commune. Il faut ne pas avoir besoin de démontrer qu’on existe, que la réalité dans laquelle on se trouve existe, que deux et deux y font quatre et y feront toujours quatre quel que soit les circonstances et ne pas être confronté à l’angoisse que ça procure d’entendre dire que deux et deux font cinq, ont TOUJOURS fais cinq, et que c’est très bizarre et absurde d’envisager que ça pourrait faire quatre. Personne ne peut supporter avec calme qu’on nie l’expérience de toute sa vie.
Bref, en renonçant à ce que Star Wars reste une seule et même œuvre cohérente scénaristiquement et esthétiquement, on a renoncé aussi à la possibilité d’avoir des discussions sur Star Wars entre qui que ce soit.
A partir de là, que faire de son expérience intime de star wars qu’on ne peut plus partager avec personne. A-t-elle encore un intérêt quelconque ? Quel plaisir peut-on avoir à jouir de cet œuvre quand on la regarde avec en tête l’idée qu’il faut jouir clandestinement, que personne ne doit savoir ce qu’on en a retiré, qu’on ne pourra confier à personne ce que cette œuvre apporte.
La fiction sert à être partagée. Quel est le sens d’une fiction qu’on ne peut plus partager ?
Dans le prochain épisode : Aang et le temple de l'air Boréal