De ce qui rend plus fort.
Je déteste l'adage "Ce qui ne te tue pas te rends plus fort."
Me prendre des gifles et des murs ne m'a pas rendue plus forte, au contraire. J'étais forte avant. Vraiment forte. J'étais prête à
vivre précairement pourvu que ce soit pour mon art, à vivre petitement pourvu que ce soit pour mon idéal,
à vivre insupportablement pourvu que ce soit pour ma vocation, à vivre pauvrement pourvu que ce soit pour ceux que j'aime. J'ai
vécu un échec, puis un autre, puis un autre, et encore, et encore, ça ne s'est plus arrêté, et ça continue toujours. Ca ne m'as pas tuée. Mais ça m'a retiré successivement mon art, mon idéal, ma
vocation, et un bon nombre de ceux que j'aime. Et ça m'a laissée sans force, puisque tout ce qui pouvait me donner de la force m'a été otée.
Je voudrais qu'on arrête de penser qu'il faut être dur avec les gens pour leur bien, pour leur apprendre à se défendre. Pour leur apprendre à se défendre, il faut leur donner des armes et leur
dire comment s'en servir. Il faut dire "Voilà ce en quoi tu crois, voilà ce que tu veux et voilà qui tu aimes, et voilà comment t'accrocher à tout ça pour résister à l'agressivité du monde envers
toi". Je veux qu'on arrête de penser "ça lui apprendra", et je veux qu'on arrête de me reprocher de ne pas aimer faire du mal gratuitement, même à mon pire ennemi et qu'on arrête de me dire que
je devrais m'autoriser de temps en temps à gueuler un bon coup. Parce que je me l'autorise. Souvent. Ca ne résoud rien, ni pour moi, ni pour ceux sur qui je gueule, ça complique particulièrement
beaucoup les choses entre moi et eux, et ça me donne une raison supplémentaire de m'en vouloir.
Je n'aime pas la violence parce que je suis quelqu'un de violent, incapable de se maîtriser. J'essaye d'éviter les situation où je perdrais mon calme, parce que je sais que je suis capable d'être
très cruelle, et de faire beaucoup de mal autour de moi. C'est dans l'intérêt de tout le monde que je m'efforce de me taire et de faire profil bas. Parce que ce n'est pas être fort que de
gueuler, c'est être faible, et que je suis faible. Très, très, très, très faible.
Ce qui rends fort, ce n'est pas de survivre à des affrontements. C'est sûr que ça ote des illusions, et que les illusions, ça vous
rend manipulable et facile à détruire à coup de preuve et de vérités, à moins que vous ayez une bonne dose de mauvaise fois pour vous protéger, bien sûr, mais dans ce cas, vous ne faites que vous
isoler d'avantage du reste du monde et vous éloigner de ceux que vous aimez.
Ce qui rends fort, c'est d'aimer. Aimer une personne, une idée, un métier, un espoir. Ce qui rends fort, c'est de se lever le matin en sachant ce qu'on a envie de faire de cette journée, et de la
suivante et en ayant la possibilité de le faire. Ce qui rends fort, c'est d'avoir le temps de se reposer, de profiter de ce qui vous rends heureux, même si on vous prétends que c'est débile,
irresponsable, immature, ou je ne sais quoi. Ce qui rend fort, c'est de se voir épargner le genre de douleur qui pousse à haïr, le genre de fatigue qui pousse à renoncer, le genre de rejet qui
vous pousse à douter, le genre de vérité qui pousse à désespérer.
Alors, qu'on ne souhaite à personne d'éprouver ce genre de douleur, ce genre de fatigue, ce genre de rejet, ce genre de vérité. Ne serais-ce que parce qu'une fois cette personne devenue faible,
il n'y aura vraiment plus rien à attendre d'elle. Elle n'aura plus la force de faire le moindre effort.