De ma façon d'occuper le temps
Pour gagner du temps, il faut accepter d'en perdre, dit le vieil adage.
La lecture récente de "Fauchée comme les blé" a
réveillé les souvenirs de mes débuts dans la vie adulte, quand j'étais bien décidée à rattrapper le temps perdu durant mes vingt premières années, devenir la meilleure personne qu'il m'était
possible d'être et exploiter intelligemment le temps qui s'étendait devant moi, l'employant à bon escient dans des projets épanouissant, rendus possible par une bonne organisation.
Oui, je calculais mon budget une fois par mois, bloquant une journée pour cela, et surveillant mes dépenses avec une discipline de fer le reste du mois, mais c'est loin d'être la seule
manifestation de ma volonté de prendre ma vie en main et de me l'approprier enfin. A partir du moment où je me suis retrouvée à vivre seule et jusqu'à une date très tardive, j'ai collectionné les
guides pratiques vendant des méthodes miracle pour améliorer sa vie. Méthodes pour mieux communiquer avec ses proches. Méthodes pour guérir de ses blessures d'enfances. Méthodes pour économiser
son argent. Méthode pour employer son temps efficacement. Dans chacune de ces discipline étudiée de manière sauvage avec des livres de popularisation, j'ai expérimenté chaque suggestion,
sélectionné et appliqué les plus efficaces, et m'y suis tenue jusqu'à ce que la vie me prouve qu'elle est riche de situations dans lesquelles il ne suffit pas d'avoir de la méthode pour s'en
sortir. Entre temps, mon travail n'est pas resté complètement sans résultats. Grâces aux méthodes d'épanouissement personnels, j'ai pu me débarrasser de blessures d'enfances qui me pourrissaient
la vie depuis des années, et s'il y a un truc dont je peux me vanter aujourd'hui, ce sera toujours ça, même si ça m'a servi avant tout à devenir un terrain vierge pour de nouveaux traumatismes
dans ma vie d'adulte, plus insurmontables encore. Peu à peu la fatigue m'a prise. J'ai commencé par cesser de faire ma compta, puis j'ai cessé de surveiller ma consommation d'énergie, puis j'ai
cessé de vouloir réaliser mes rêves, puis j'ai cessé de chercher à obtenir le respect d'autrui, puis j'ai cessé de me protéger contre les abus d'autrui, puis j'ai cessé de vouloir être quelqu'un
de bien, même si pour ces derniers points, je n'ai vraiment laissé tombé que parce que je n'avais plus vraiment l'option inverse.
Si je fais le bilan de toutes les disciplines que je me suis obligée à avoir au commencement de ma vie adulte, il n'y en a plus
qu'une seule à laquelle je me tiens. Je refuse qu'il s'écoule, dans chaque journée une seconde qui n'ai pas été consacré à un but que je trouve bien. Je m'impose de gérer mon temps de manière la
plus efficaces possible.
Bien sûr, cette gestion de mon temps a évolué, depuis ma jeunesse. J'ai appris qu'il y avait des paramètres impossible à prendre en compte dans mon organisation, des imprévus, des incontrôlable.
Je ne planifie plus. Je fais la liste des choses à faire, et chaque matin, je juge, en fonction des condition, de laquelle je peux faire dans l'instant. Mais il n'y a pas une seule minute de ma
journée qui ne soit pas occupée. Tous ceux qui me cotoyent quotidiennement s'en rendent compte. Mais ils ont la gentillesse de ne pas s'en plaindre. Ils se rendent bien compte que c'est le seul
moyen qui me reste de survivre. Avant d'être au chomage, mes heures de loisirs étaient surchargée parce que je n'avait pas assez de temps. Aujourd'hui, j'ai trop de temps, alors je le surcharge
pour le faire passer.
Il ne faut pas pour autant croire que ces activités qui me mobilisent sont juste une stratégie de chômeuse pour oublier le
chômage. Si j'étais occupée par un travail, je ferait autant de choses de mon temps libre, je les ferait juste plus lentement.
J'ai des projets, en tête, beaucoup de projets, et, si j'ai renoncée à l'idée d'être la meilleure possible dans ma vie, si j'ai même renoncé à l'idée de devenir quelqu'un de bien, je ne renonce pas à l'ambition de réaliser autant de projets que possible, même les plus futiles, même les plus inutiles.
Qu'on ne s'imagine pas que je n'ai pas conscience que tous ces projets sont vraiment d'une futilité affligeante. Un roman,
qu'est-ce que c'est, à quoi ça sert ? Des chansons mal chantée sur Youtube, et puis après ? Une émission critique sur les dessins animés, sans blague ? Oui, sans blague. On fait avec ce qu'on a.
J'attache de l'importance à toutes ces futilité. Ce sont mes projets. Ce sont mes ambitions. Ce sont les choses que j'ai en tête et que j'ai à donner au monde. Le monde n'en veut pas forcément,
mais qu'est-ce que je peux faire d'autre que le lui proposer ? J'ai une vie d'adulte à occuper, je ne peux rien en faire à part ça.
Ce n'est pas juste à cause du chômage. C'est juste d'autant plus important parce que je suis au chomage.
Un jour, peut-être, j'en aurais assez, et je ne ferai plus rien. Je traînera, comme plusieurs personne que j'ai rencontré, sans rien chercher à faire de ma vie. Et ce jour-là, je ne sais vraiment
pas ce qu'il restera de moi. Je ne sais même pas s'il restera quelque chose que je puisse appeler moi.
Alors, je sais, c'est fatigant de me voir m'agiter sans cesse, mais je dois le faire, c'est comme ça. C'est moi.