Du pourquoi du comment
J'ai cru remarquer qu'on ne demande jamais aux dessinateurs pourquoi ils dessinent, ou aux danseurs
pourquoi ils dansent. Par contre "Pourquoi écrivez-vous ?" est une question courante. Je ne sais pas pourquoi on le demande. Je n'ai jamais eu l'idée de le demander, sauf dans certaines
circonstances ou quelqu'un avait perdu la flamme et que je cherchais avec lui si ça valait la peine d'essayer de la retrouver ou pas. Je ne sais pas à quel questionnement renvoie cette question
quand on la pose comme ça, hors contexte, juste pour faire la conversation. Je ne sais jamais vraiment quoi répondre à ça.
Je n'ai jamais voulu écrire, j'ai toujours écris, tout simplement. Enfin, façon de parler. Petite,
j'avais des problèmes moteurs, je sais pas exactement lesquels, qui rendaient l'écriture particulièrement ardu pour moi. Par contre, j'ai toujours inventé des histoires, et j'ai fini par
surmonter le déplaisir que m'inspirait l'activité d'écriture pour les coucher sur papier. Je n'ai jamais eu à me demander pourquoi, c'était simplement quelque chose que je faisait, parce que je
suis moi, comme un autre dessine parce qu'il est lui, et un autre danse parce qu'il est lui.
Je suppose que la vraie question est "Pourquoi essayez-vous d'être lue ?". Pendant des années, la réponse était "Je veux écrire des histoires qui guérissent, qui font du
bien, qui donnent de l'espoir". Mais aujourd'hui, je suis blessée au point qu'il n'y a plus d'histoire qui guérissent, qui font du bien ou donnent de l'espoir, en moi. Alors je fais autre chose.
Je raconte des histoires pour être comprise, pour faire appréhender ma réalité à ceux qui n'arrivent pas à la percevoir. Je veux parler du chômage et de la solitude, de la culpabilité et du
désespoir, de pourquoi parfois, si on ne peut pas répondre aux attentes des autres, ce n'est pas de la mauvaise volonté. Je pourrais me contenter d'en parler à mon entourage, mais la question
n'est pas juste le fait que j'ai besoin d'être comprise. Je sais que ma situation n'a rien d'exceptionnel. Je sais que des centaines de personnes sont dans des situations semblables et que je ne
peux pas les aider, que ceux qui pourraient les aider ne comprennent pas comment les aider parce qu'ils n'arrivent pas à percevoir quel est le problème. Alors je raconte, métaphoriquement, ou de
manière explicite, quel est le problème, dans l'espoir que ceux dont les choses dépendent commencent à prendre des décisions plus favorables à ceux qui souffrent.
Les prochaines histoires que j'écrirai seront sombre, mais ce n'est pas pour faire souffrir gratuitement mes lecteurs. C'est pour faire percevoir à ceux qui ne la
connaissent pas la réalité de certaines douleurs, et appeler à l'aide, pas juste pour moi, mais pour tous ceux qui traversent les mêmes épreuves que moi. Pour enseigner.
On ne m'a jamais non plus demandé pourquoi je faisais du théâtre, pourtant la réponse était la même. Je voulais me servir de ce biais pour enseigner. Toutes mes
actions depuis que j'ai l'âge de faire des choses par moi-même n'ont jamais eu que ce but-là. Je voulais enseigner. Enseigner l'espoir, enseigner la compassion, enseigner l'empathie.
Si la question était "Pourquoi avoir choisi l'écriture, le théâtre, comme moyen d'enseigner ?", la réponse serait toute simple. C'est parce que c'est ça que je sais
faire, tout bêtement. J'aurais pu être danseuse ou dessinatrice. Je suis conteuse. Je me sert de ce que je suis pour remplir mon objectif, voilà tout.
Il faudrait demander "pourquoi êtes-vous qui vous êtes ?". Là, peut-être que la réponse deviendrait intéressante. Mais là, pour le coup, je n'en sais rien du tout. Je
sais juste que je suis qui je suis. Que ce soit bien ou mal, je ne peux pas être autre chose, il va falloir faire avec.