Du manichéisme dans le conte, ou du vocabulaire dans le roman
Je commence à avoir des retours de mes béta-lecteurs. Je veux parler de retours concernant le roman en
général, pas uniquement des corrections sur telle ou telle tournure incorrecte dans le chapitre (je remercie tout de même mes béta-lecteurs de prendre la peine de faire ces dernières, mine de
rien, ça aide pas mal). Je m'étais préparée à entendre des retours qui me surprennent, et effectivement, ça arrive. Ca arrive toujours. Il faut toujours l'avoir en tête quand on donne ses
histoires à lire : on a écrit avec sa sensibilité et les lecteurs lisent avec la leur. Quoi qu'on fasse, ils ne liront pas l'histoire qu'on a pensée, mais celles qu'ils ont reçue. La différence
entre les deux a parfois une ampleur qui surprend, et cette surprise est parfois douloureuse. Ca fait partie du boulot, c'est comme ça, et on peut toujours tirer une leçon de ces malentendus.
Parmi les commentaires déstabilisants qu'on m'a fait cette fois, il y en un sur lequel j'aimerais m'attarder, car il me paraît particulièrement significatif.
J'écris une histoire d'Héroic fantasy.
La plupart des oeuvres du genre sont ambitieuses, et propices à de grandes réflexions sur des sujets philosophiques : le genre s'y prête, en transposant l'homme dans un univers fantaisiste, on décontextualise sa condition et c'est l'occasion de s'interroger sur les valeurs profondes qui fondent sa vie. En effet, l'univers étant entièrement inventé, il ne s'agit plus de s'interroger sur ce qui, à telle ou telle époque à conduit tel ou tel peuple à se conduire de telle ou telle manière. Il s'agit bien de se demander, d'une manière générale, quel contexte peut entrainer quelles conséquences, l'homme étant ce qu'il est. Bref, le lecteur qui ouvre un livre d'Héroic fantasy s'attend non seulement à s'évader dans un univers qui alimente des fantasme, mais également, plus ou moins, à tirer une leçon profitable de cette évasion.
Je crois, en tout cas, que certains de mes lecteurs-test ont eu cette attente, car je ne m'attendais pas du tout à ce qu'on me dise que j'avais un point de vue trop manichéen.
Je m'explique : je suis moi-même assez rebutée par les histoires qui me semblent trop manichéenne, c'est à dire, selon ma
définition, les histoires dont le propos est de démontrer qu'il y a d'un côté toute une catégorie de choses appartenant au domaine du bien, de l'autre une catégorie de choses appartenant au
domaine du mal, et qu'il faut aduler les uns et rejeter les autres sans réflexion ni questionnement. Les malheurs de sophie (du moins des deux
trois chapitres que j'ai lu, puisque je n'ai pas lu entier) est ce que j'appelle un livre manichéen. La version de Peyrault du Petit chaperon
rouge et de Cendrillon sont ce que j'appelle des conte manichéens. Mansfield Park de Jane
Austen est ce que j'appelle un roman manichéen. (et c'est pourquoi c'est le seul livre de Jane Austen que j'ai détesté).
En revanche, Le Seigneur des anneaux n'est pas ce que j'appelle un livre manichéen. La version de Grimm du Petit Chaperon rouge, et de Cendrillon n'est pas ce que j'appelle des contes manichéens. Pourtant, la
question du bien et du mal y est présente aussi, et il y a toujours d'un côté des méchant très méchants, et de l'autre des gentils très gentils. Alors, quelle est la différence ?
Dans le premier cas, la question du bien et du mal est le sujet de l'histoire. Le message que l'histoire véhicule porte sur cette question et sur cette question seule. Dans le deuxième cas, le
sujet est, soit comment un roi récupère son trône, soit comment une jeune femme réussi à échapper à son horrible belle-même en assurant son propre avenir, soit comment une petite fille apprends
pourquoi les conseils des adultes doivent être écoutés (ce qui,non, n'est pas la même chose que la question du bien et du mal). Le méchant très méchant n'est, dans tous ces cas, qu'un ressort
scénaristique, un élément de l'intrigue qui va provoquer l'histoire et ammener le héros la où il doit aller.
Dans Code Lyoko, on n'aurait jamais l'idée de dire que l'histoire est manichéenne, que son sujet est la lutte du bien contre le mal. Un programme multi-agent devient fou et provoque des catastrophe ? Eh bien, on ne va pas appeler ça le mal, sans blague. C'est juste une catastrophe, au même titre qu'une éruption volcanique, ou un tremblement de taire. Personne ne dirait que l'histoire de héros qui luttent pour survivre à un tremblement de terre est manichéenne.
Je reviens à mon roman. C'est une chose de s'entendre dire "Je n'aime pas ce choix que tu as fais, ça ne me parle pas, ça ne me correspond pas". C'en est une autre de s'entendre dire "ce que tu as fais est le contraire de ce que tu avais l'intention de faire".
Si mon histoire est manichéenne, c'est un véritable échec de ma part, parce que je n'ai pas une vision manichéenne des choses. Je
ne crois pas que la frontière entre bien et mal est un mur en béton armé avec un côté tout blanc et un côté tout noir, je ne crois même pas au bien et au mal tout court, je crois seulement qu'il
faut veiller à ce que les conséquences de nos actes ne soient pas nocives à autrui, et que ce souci implique une réflexion constante, et une vigilance telle qu'il est évidemment plus facile de
s'en foutre. Bref, je ne me pose pas la question du Bien et du Mal. Jamais. Je me pose la question de ce qui est bien pour qui et ce qui est mal pour quoi. Vous ne trouverez pas les mots "Bien"
et "Mal" dans mon roman. S'il y a un reproche que je ne m'attendait pas à entendre, c'est celui-là.
Alors certes, dans mon roman, il y a des gentils, et il y a des méchants. Certe, cet état de fait posé, il n'est plus discuté. On ne s'interrogera pas plus sur la nature du bien et du mal. Parce
que la lutte du bien contre le mal n'est pas le sujet du roman.
Elle est présente pour permettre à l'histoire de se produire. Elle est son point de départ, son prétexte. Son sujet, non.
Pourtant, plusieurs de mes lecteurs ont cru que c'était le sujet et m'ont reproché de le traiter avec trop de simplicité. Hors, je ne le traite pas avec simplicité, je ne le traite juste pas du
tout. J'ai des choses à dire sur le bien et le mal. Si je décide un jour de les dire, je raconterai une toute autre histoire. Celle-ci implique qu'il y ait un conflit de base, implique qu'il y
ait des ennemis, implique qu'on ne s'attarde pas sur la question du bien et du mal et qu'on l'évacue dans les première minute en se disant "là, c'est les gentils, là, c'est les méchants,
maintenant, passons aux vraies questions". Ce qu'on fait, d'ailleurs quand on regarde Star Wars, ou la vraie question est la force intérieur et la résistance à une influence puissante, ou dans
Charmed, ou la vraie question est la puissance que donne la fraternité.
Pourtant, certains de mes lecteurs sont resté sur cette question. Certains de mes lecteurs ont cru que j'avais considéré ce sujet
comme plus important que tous les autres que j'aborde dans mon histoire. J'ai donc échoué.
Et je pense savoir où.
J'écris, comme je l'ai dit, une histoire d'Héroic fantasy, qui n'a pas d'autre ambition que d'être une histoire d'héroic fantasy. C'est un exercices de style, "Tchoucky s'essaye à la fantasy, se
réclame de la fantasy, explore tous les shéma habituels, utilise les recettes habituelle, et voit ce que ça donne une fois tourné à sa sauce". Rien de plus. J'ai des elfes, des nains, des géants,
des dragons. Et au même titre, j'ai appelé les divinités ennemie des démons, les divinités alliée des anges, juste pour utiliser un vocabulaire familier à mon lecteur, un vocabulaire riche en
fantasme et qui pousse à la rêverie.
Est-ce ce choix de terme qui cause le malentendu ? Je l'ignore. Les prochaines béta lectures m'éclaireront sans doute à ce sujet. Mais si c'est le cas, j'ai trois options. Soit je banni tout le
vocabulaire judéo-chrétien de mon roman, pour le remplacer par du vocabulaire inventé, ce qui m'attriste quand même, parce qu'un mot est toujours porteur de quelque chose, et qu'en changeant les
mots, je vais tout de même un peu changer l'ambiance de mon roman. Soit je rédige une préface pour expliquer avec quel état d'esprit aborder mon livre, ce qui m'attriste aussi, parce que j'aime
savoir mon lecteur libre d'aborder mon livre avec un esprit libre. Soit je laisse les choses en l'état, et le malentendu se produire, en acceptant que mon livre ne sera pas aimé à cause d'un
malentendu, parce que c'est comme ça, que c'est inévitable et que c'est malgré tout comme ça que j'ai voulu et pensé mon livre, même si du coup il est mal compris.
Et sincèrement, je ne sais pas laquelle de ces trois options est la meilleure. Je veux bien l'avis d'Internet.